05/07/2012 01:37:36
Cameroun. La note salée de l'incendie du marché Congo
Le quartier Congo comme le Golgotha. 500 boutiques rasées par les flammes, des pertes chiffrées à plusieurs millions Fcfa, des commerçants désemparés, des sapeurs pompiers impuissants malgré eux...
Le Messager
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Incendie Marché Congo

Sinistre. Les flammes rasent le marché Congo

L’incendie s’est déclaré dans la nuit de mardi à mercredi  4 juillet 2012.

Plus de cinq cents boutiques. C’est l’estimation que le président du marché Congo de Douala, Nsangou Mama fait du nombre de  commerces dévastés par les flammes. Selon les commerçants, le feu se signale aux environs de 19 heures dans la soirée de mardi 3 juillet 2012. Un jour après, c’est-à-dire à 8 h30 minutes, à quelques mètres des  lieux, une épaisse fumée recouvre le ciel. Les flammes sont toujours visibles. Des commerçants ‘assistés’ de quelques curieux regardent, impuissants,  leurs marchandises partir en fumée. Certains s’estiment heureux d’avoir pu récupérer quelques produits. Au lieu dit «secteur conteneur », les éléments des sapeurs pompiers détruisent la grille d’un magasin spécialisé dans la vente et l’entretien des téléphones portables en proie au feu sous le regard de son propriétaire. «C’est terrible ! C’est vraiment terrible !», déclare t-il, les yeux larmoyants. Il réussit néanmoins à emporter des machines. «Il a de la chance», lance quelqu’un dans la foule.

La chance parce que, à l’intérieur du marché, au niveau de la mercerie, il n’y a plus rien. Cet espace qui, selon certains occupants, regorgeait plus de quatre cents boutiques, n’est plus qu’un champ de ruines. Les sinistrés en sont réduits à regarder l’immensité des dégâts.  Assis sur les débris de fer qui étaient il y a quelques heures son gagne-pain, Jules Soh ne réalise pas encore ce qui s’est passé. «Je ne reconnais plus l’emplacement de ma boutique », s’exclame-t-il. Il poursuit, «il doit être sûrement à cet endroit, parce qu’il y avait ce parpaing juste derrière. Tout est parti en fumée, je n’ai même pas pu récupérer un tissu.» 

Comme Jules Soh, Sandrine est perdue. «Je cherche les comptoirs de ma sœur ainée. Ils étaient au nombre de trois. Avec cette situation, je ne sais plus exactement à quel endroit ils étaient situés. Que va devenir ma sœur ?»  Cette question revient à chaque fois chez les sinistrés. Pour Nsangou Mama, le président du marché,  c’est plus de mille personnes qui ont été touchées. Et de préciser  que ce sont les commerces spécialisés dans la couture, l’artisanat, la mercerie, la bijouterie, la  vente de téléphones portables qui ont été ravagés. Camerounais, Nigérians, Maliens, Tchadiens, Sénégalais… Chinois, qui occupaient ces lieux, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.  

C’est que, les dégâts sont on ne peut plus considérables. Pour Jules qui vend des accessoires de couture depuis onze ans dans ce marché, «j’estime mes pertes à plus de huit cent mille Fcfa, parce que nous étions quatre dans cette boutique.» Monique, quant à elle, évalue ses pertes à plus de quinze millions Fcfa. Des sommes importantes pour  motiver leur courroux. «Les pompiers n’ont pu rien faire. Un feu qui se signale à 19 h brûle tout un marché ? C’est une preuve manifeste de leur incompétence.» Du côté des soldats du feu, on parle d’un problème d’eau. «S’il y avait de l’eau dans les bouches d’incendie et si le marché était bien construit on pouvait maîtriser les flammes», tente d’expliquer Roméo Tangwa, pompier de 2ème classe. Si le commissaire principal de la police, Christophe Mbarga, hésite encore sur les causes du feu, il s’agit, selon certaines sources non officielles, d’un court-circuit.

En sus du désengorgement de ce grand lieu commercial dans les jours à venir, le gouverneur de la région du Littoral, Joseph Beti  Assomo, annonce le recasement provisoire des petits commerçants à la «rue Paraïso». « Ce genre de mesures nous vont droit au cœur, surtout que nous sommes aussi à l’origine de nos malheurs, avec les installations anarchiques. Vous avez un compteur qui alimente plus de cinquante boutiques». Après celui du 2 mai 2010 et ceux qui l’ont précédé, cet autre incendie remet au goût du jour la question de la construction de ces places commerciales dans la capitale économique. Un problème à prendre à cœur.

Valgadine TONGA

De lourdes créances à éponger

Plus d’une dizaine de commerçants se sont évanouis, voyant leurs lieux de travail réduits à néant par les flammes. D’aucuns ont été transportés d’urgence à l’hôpital. «Le choc est insupportable», confesse Biafeu. Ce commerçant fait savoir que «ce sont beaucoup plus les dettes qui nous font mal. Pour acheter les marchandises, j’empruntais de l’argent aux amis et  dans les tontines. Mes dettes s’élèvent à un million deux cent mille Fcfa. Je devais commencer à rembourser jeudi prochain».

Cette façon de faire est d’ailleurs monnaie courante. Emmanuel se plaint de n’avoir même pas pu vendre la moitié de sa marchandise. «J’ai fait les achats mardi, et dans la soirée, tout à brûlé». Il dit avoir emprunté la somme de six cent mille Fcfa dans une micro-finance de la place. «J’avais déjà remboursé deux cent mille Cfa.» Ils ne savent plus à quel saint se vouer, parce qu’il faudra bien éponger les créances…

V.T
 
Intervention. Les sapeurs pompiers impuissants malgré eux

Les «soldats du feu» n’ont pas pu circonscrire les flammes malgré leur prompte réaction sur les lieux du drame.
 
Malgré la rapidité avec laquelle les éléments du groupement des sapeurs pompiers de Ngodi ont rappliqué au marché Congo en feu, ces derniers n’ont pas pu stopper la folle progression des flammes. En dehors des bouches d’incendie introuvables, non ou sous alimentées en eau, les sapeurs pompiers ont eu toutes les peines du monde à travailler.
Approché après le dur labeur soldé par un échec car les flammes ont tout rasé sur leur passage, un sapeur pompier accuse les pouvoirs publics de négliger leur travail. «C’est dur d’être sapeur pompier au Cameroun. Non seulement nous sommes sous équipés mais le travail sur le terrain n’obéit à aucune règle. Lorsque l’eau est finie dans nos citernes, on ne peut plus rien. On peine pour trouver des bouches d’incendie. C’est comme si l’Etat avait abandonné ses citoyens au feu. La faute revient aussi bien aux commerçants qui sont indisciplinés qu’aux pouvoirs publics qui ne font rien. Si rien n’est fait, les marchés vont brûler, brûler et toujours brûler».

Des propos confirmés par Justin Mbajou, vendeurs de tissus. «Je n’ai rien à reprocher aux sapeurs pompiers qui ont fait ce qu’ils pouvaient. Je refuse de croire que cet incendie est mystique comme le pensent beaucoup de commerçants qui devaient être rasés avant la construction du nouveau marché mais il faut que les sapeurs pompiers soient mieux équipés».

Si par le passé, les «soldats du feu» trainaient la triste réputation de toujours arriver en retard comme la police pendant les cas d’urgence, tel n’est plus le cas aujourd’hui où ces derniers s’illustrent par une présence rapide sur les lieux du sinistre. «Les moyens de travail sont limités. J’ai dénoncé cela quand je travaillais encore et aucune autorité n’a réagi. Je ne suis pas surpris devant cette impuissance non voulue de mes jeunes confrères qui ont fait leur travail», dit Jérôme kaldjo, sapeur pompier à la retraite.

Etame Kouoh

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Le quartier Congo comme le Golgotha

Depuis 1960, l’histoire du quartier Congo s’écrit à l’encre rouge. Pour ne pas dire plus. Ce coin de Douala, à cheval entre les quartiers Bonamikengué et Bonadibong connaît bien des sinistres. L’un de ces sinistres qui fait partie de l’histoire du Cameroun date du 24 avril 1960. Un dimanche, dit-on, jour du Seigneur. Un gigantesque incendie embrase le quartier. Nous sommes aux environs de 15h.

Au paravant le quartier est encerclé par les colonnes de l’armée coloniale dont les soldats empêchent les habitants de fuir le feu. Certains témoins soutiennent que des hélicoptères survolaient les flammes et attisaient le feu à l’aide des bombes incendiaires. Certaines estimations font état de quelque 3000 morts. Les uns calcinés, les autres tués par les militaires ou par la milice de l’Unc.

L’incendie est attribué à Jean Fochivé, à l’époque commissaire central de la ville de Douala. Et pour cause le quartier Congo avait la réputation d’être l’un des repaires des rebelles qui écumaient la ville depuis les années 55 et 58 et qui s’attaquaient notamment aux Européens et aux Camerounais perçus comme « collabos » ou « indics » de l’administration néo-coloniale.

Pendant quelques années, ce quartier qui s’étendait de l’ancien commisariat du 3è arrondissement jusqu’en face du Camp Bertaud est resté un no man’s land. Tétanisés par la sinistrose, ces habitants avaient du mal à occuper les lieux. C’est également là que le « rebelle » Tankeu Noé capturé par l’armée coloniale pendant qu’il tentait de constituer les maquis d’Akwa Nord a été exécuté après un jugement hâtif, avec deux autres de ses compagnons de lutte.

Lorsque la Communauté urbaine décida de détruire ce qu’on appelait alors « Marché  Lagos» pour construire l’actuel marché central, elle vit en ce vaste terrain vague presque au cœur de la ville le site indiqué pour accueillir une partie des commerçants. L’autre partie envoyée à Mboppi, en face de la caserne de la gendarmerie. Voilà retracé sommairement l’histoire d’une place marchande qui continue par des incendies à faire la une des journaux. D’aucuns se demandent si c’est le lieu qui est au centre d’une malédiction, en raison du sang qui a coulé là. Que non.

Le marché Congo, comme du reste celui de Mboppi, à l’origine étaient déclarés provisoires, le temps d’achever la construction du marché central. Raison pour laquelle la majorité des boutiques et comptoirs est en matériaux non moins provisoires. Ajouté à cela, l’esprit calculateur des commerçants qui, au lieu de prendre des abonnements réguliers auprès de la société de distribution d’électricité, préfèrent des installations frauduleuses à l’origine des courts-circuits qui provoquent ces incendies. Comme du reste dans la plupart des marchés du Cameroun.

Lorsqu’on ajoute à ces aléas, les constructions anarchiques qui n’épargnent pas les bouches d’incendie, on se retrouve là dans une sorte de Golgotha dont les occupants, les commerçants, en l’occurrence, sont les suppliciés, le temps d’un incendie comme celui de mardi après-midi.

Dobell

 


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