Figure: François Sengat Kuo, la lutte pour le retour à soi

Il a été connu comme l’un des idéologues du parti unique, mais il se sentait très mal dans ce parti qui intégrait mal la vraie notion de démocratie, alors qu’il avait le combat pour la dignité humaine dans les veines depuis les classes. Son œuvre littéraire très engagé reste peu vulgarisée

En 1990, alors qu’au Cameroun la scène sociopolitique était agitée par les revendications multipartites, alors qu’au sein du seul parti existant à l’époque, à savoir le Rassemblement démocratique du peuple camerounais des marches se multipliaient pour dire non au multipartisme, l’un des hauts cadre de ce parti au pouvoir, secrétaire politique et membre du comité central décida de démissionner, en lançant ce cri : « la vermine est dans le fruit. » François Sengat Kuo, puisqu’il s’agit de lui, dénonçait ainsi des pratiques à l’intérieur du parti, qui s’éloignait de plus en plus de l’idéologie qu’il avait défendu depuis son jeune âge, celle  de la liberté totale de mouvement et de pensée en tant qu’Africain d’abord face à la colonisation, et ensuite en tant que citoyen qui doit participer à la construction de la démocratie

Politique

Il est né le 4 août 1931 à Douala, et fait ses études secondaires au lycée Leclerc à Yaoundé, puis au lycée Pierre d’Ailly à Compiègne en France. Il devient un militant actif de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. De retour au Cameroun, il milite au sein de l’Union nationale camerounaise, parti unique. Ses talents de littéraire le prédisposent à la conception et la rédaction des textes, ce qui fait de lui l’un des piliers du parti et même une des principales éminences grises. Sa carrière politique le conduit au gouvernement en 1983 où il occupe le portefeuille de ministre de l’information et de la culture. Pierre Ela, un ancien membre des services secrets camerounais, démissionnaire et auteur du livre « Dossiers Noirs sur le Cameroun » paru en 2002, revient sur les déboires connus par Sengat Kuo au sein de l’Unc devenu Rdpc en 1985, un parti qu’il croyait démocrate. Le site internet peuplesawa.com résume ce passage en ces termes : « Au sein du Rdpc, Sengat Kuo faisait partie de l’aile dite progressiste, opposée aux conservateurs. Il aura, toute sa carrière sous l’ère Biya, tenté d’apporter la démocratie au sein du parti unique, et de la prendre pour modèle pour notre chère patrie. Il fit tout pour que soient appliqués les préceptes contenus dans « Pour le libéralisme communautaire » signé de Paul Biya, ouvrage dont il ne fait aucun doute qu’il vient de Sengat Kuo. Lors des évènements de 1990, il écrira même : « Aujourd’hui, le contexte national et international ayant changé, les sensibilités, jadis brimées et tenues à l’écart de la vie nationale, appuyées par d’autres patriotes à l’échelle de la nation, estiment que le moment est venu de réconcilier toutes les composantes de la nation entre elles et réconcilier le peuple avec ses institutions, c´est-à-dire, à travers une concertation démocratique ». Cette brillante carrière prit fin quand il tenta de rencontrer Paul Biya, afin de lui signifier les bienfaits de la tenue d’un Forum National de Dialogue. Son excellente Paul Biya refusa de le voir, jusqu’à sa démission et son ralliement à l’opposition en 1992, à la suite de quoi il sera traqué par le pouvoir. Et l’auteur pense d’ailleurs qu’avec la mort politique de Sengat Kuodevait mourir les espoirs de l’avènement d’une hypothétique démocratie au Cameroun »

#ctaText??#  Cameroun : Joshua Osih dans le couloir de la honte

Littérature engagée

L’homme politique que l’opinion a le plus connu en Sengat Kuo, n’était que l’apparence d’un nationaliste dans l’âme, et fervent défenseur de la dignité africaine. Ce qu’il a exprimé à travers la poésie dans laquelle il aborde les thèmes de la colonisation, du racisme et des injustices dont étaient victimes les Africains.  C’est sous le pseudonyme de Francisco Nditsouna qu’il publie ses premiers poèmes, dont celui intitulé ils m’ont dit qui lit :

Ils m’ont dit
tu n’es qu’un nègre
juste bon à trimer pour nous
j’ai travaillé pour eux
et ils ont ri

Ils m’ont dit
tu n’es qu’un enfant
danse pour nous
j’ai dansé pour eux
et ils ont ri

Ils m’ont dit
tu n’es qu’un sauvageLaisse-là tes totems
laisse-là tes sorciers
va à l’église
je suis allée à l’église
et ils ont riIls m’ont dit
tu n’es bon à rien
va mourir pour nous
sur les neiges de l’Europe
pour eux j’ai versé mon sang
l’on m’a maudit
et ils ont ri

Alors ma patience excédée
brisant les nœuds de ma lâche résignation
j’ai donné la main aux parias de l’Univers


et ils m’ont dit désemparés
cachant mal leur terreur panique
meurs tu n’es qu’un traître meurs…
pourtant je suis une hydre à mille tête »

D’après un article du site africultures.com intitulé « François Sengat-Kuo ou la logique de l’hydre à mille tête », se faufiler dans son œuvre, c’est suivre l’itinéraire du Nègre asservi par la colonisation et qui, prenant conscience de sa servitude, aspire à se libérer par le truchement de la lutte. La colonisation s’accompagne d’une dépréciation de l’échelle des valeurs et de l’Etre. Dans le poème « Heures rouges » aussi, Sengat Kuo revient abondamment sur les émeutes de septembre 1945 à Douala. Episode sanglant, marqué par un affrontement inégal qui opposait d’une part les indigènes abusés et misérables, qui ne réclamaient par le biais de la manifestation que de meilleures conditions de travail et une augmentation de leur solde ; et d’autre part, les colons imbus de leurs privilèges, emportés par la haine, l’égoïsme et le mépris. Sans hésitation, ces derniers recoururent à la grande artillerie pour venir à bout des manifestants armés de cailloux et de bâtons.

 Même après 1960 avec l’indépendance, l’homme a continué à s’inquiéter du sort désormais réservé aux Africains, quand il dit avoir mordu aux fruits d’un arbre dont il ignore la profondeur des racines. L’histoire lui donne encore raison. Homme incompris, on le dirait comme pour beaucoup de ses compatriotes. Soucieux du devenir de l’humanité, et très mal dans sa peau de voir le Noir traité moins qu’un meuble, il a utilisé l’écriture comme arme de combat, et a également cru qu’il pouvait transposer ces idées d’idéalistes sur le plan politique, mais c’était sans compter avec le côté opaque de cette politique. Ne se sentant plus en harmonie avec les membres de son parti, il a préféré refuser la compromission et a démissionné, mais le faisant il s’est également placé dans le viseur du politique, le vrai, celui qui a les mains sales comme le décrivait Jean Paul Sartre. Il rendra l’âme finalement en septembre 1997 à Casablanca au Maroc, à l’âge de 66 ans. Son œuvre reste inconnu, mais résiste au temps, et il aura bien durant son passage sur terre, contribué à sa manière à ce que l’homme noir se redéfinisse en science comme en politique, et retrouve sa place au cœur de l’humanité. 

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