CEMAC / Crise monétaire:: Ariel Ngnitedem: « L’Afrique doit battre sa monnaie »

Alors que les pays de la CEMAC sont plombés par une crise monétaire importante, le  Comité ministériel de l’Union monétaire de l’Afrique centrale (Umac) s’est récemment réuni et a décidé de mettre en circulation une nouvelle gamme de billets de banque dans les 6 pays de la Cemac. Une mesure palliative qui pourra contribuer à relancer l’activité économique. Mais cependant le manque d’autonomie monétaire qui affecte négativement la mise en œuvre des politiques économiques dans la zone demeure. Dr. Ariel Ngnitedem, économiste analyse pour Cameroonvoice les enjeux et les perspectives de cette crise monétaire.

Cameroonvoice : C’est quoi une crise monétaire ?

Dr. Ariel Ngnitedem : Ce que les membres du comité UMAC appellent crise monétaire c’est tout simplement le déficit qu’il y a dans le marché monétaire d’Afrique centrale ;  à savoir  que le marché monétaire est comme tous les marchés faits de l’offre et de la demande. Quand l’offre  est largement affectée à savoir que la demande est en place, elle tend à augmenter et à se diversifier et l’offre ne suit pas. En fait c’est cela qui caractérise la crise monétaire dont on fait mention ici dans l’Union Monétaire de l’Afrique Centrale.  L’offre de la monnaie, et plus particulièrement des pièces de monnaie, ne suit pas les mutations intervenues dans la demande de ces pièces en Afrique. Et aussi il faut dire que les billets de banque ne sont pas en reste. Ils sont en circulation depuis 2003. Ça fait quand 16 ans qu’ils sont utilisés ; ils ont pris un coup, certains se sont abimés ; voilà les éléments qui constituent la crise dont on parle.

Cameroonvoice : Est-ce un phénomène normal ? sinon  qu’est-ce qui peut  justifier la survenue de cette crise en zone CEMAC

Dr. Ariel Ngnitedem : La durée de la mise en service  pour ce qui est des billets est l’une des raisons. Il y a la mutation dans la demande pour ce qui est des pièces. Il y a comme un manque de veille stratégique des autorités monétaires  de l’Afrique centrale  qui, non seulement, n’ont pas pu anticiper cette mutation dans la demande, mais n’ont pas trouvé les solutions idoines. En fait, chaque zone monétaire doit surveiller le marché monétaire, suivre l’évolution de la demande et mettre en place une offre qui soit en adéquation avec cette demande. Parce que c’est un marché qui a ceci de particulier que c’est un seul acteur, notamment la banque centrale (BEAC) qui s’occupe de l’offre en matière monétaire  (pièces et de billets). Ce n’est pas normal parce que s’il y avait une veille stratégique constante les autorités monétaires auraient pu anticiper sur cette mutation et ces changements profonds qui ont lieu dans la demande et auraient apporté les solutions idoines. D’ailleurs les solutions proposées ne sont pas encore suffisantes, c’est pour cela que crise perdure. 

Cameroonvoice : Quelles en sont les conséquences ?

Dr. Ariel Ngnitedem : La monnaie étant l’unité de change par excellence, elle a fonction de valeur refuge. C’est avec la monnaie qu’on garde ses biens, qu’on échange, mais aussi, c’est avec la monnaie qu’on évalue les biens qu’on possède. Cette crise affecte les échanges commerciaux. Et ces échanges sont au centre des activités économiques. On ne peut pas parler d’activité économique sans échanges commerciaux. Cela renchérit le cout des biens et services. Cela contribue aussi à l’inflation. En réalité  le coût des facteurs de production s’en trouve également revue à la hausse ; quand les coûts des facteurs de production augmentent cela entraine une inflation et on sait que l’inflation est dévastatrice pour une économie. Cette crise peut aussi affecter la valeur des biens des citoyens mais également l’épargne. Illustration. Imaginez que vous voulez acheter un bien à 400 FCFA et que vous remettez un billet de 500 FCFA au vendeur qui n’a pas de pièce de 100FCFA à vous rembourser ; parce que vous n’avez pas le choix, vous lui laissez les 500 FCFA. En réalité vous avez acheté un bien au prix marchand de 400 FCFA à 500 FCFA. Vous voyez bien que cela a renchéri non seulement le prix, mais que c’est un bien qui va entrer dans la fabrication d’un autre produit; cela va renchérir le cout de production de ce produit. La microéconomie nous enseigne que lorsqu’il y a un prix comme celui-là, c’est transféré au consommateur final. Et voilà comment cette crise monétaire va influencer l’inflation, parce que le consommateur final va payer plus chère juste parce qu’au départ  le fabricant a vu ses couts de productions plus élevés. Et que de par son activité qui lui impose de maximiser ses profits et quelques fois d’adopter des comportements opportuniste,  transfère cela au consommateur final ; cela induit l’inflation. 

À LIRE
Entre maître et disciple (Par Jean-Claude Djereke)

Cameroonvoice : Comment comprendre que le Cameroun soit exceptionnellement touché ?  

Dr. Ariel Ngnitedem : Le Cameroun est exceptionnellement touché parce que, non seulement il a l’économie plus importante de la zone, mais surtout parce que cette économie est la plus diversifiée de la zone. Les petits porteurs du secteur informel sont les plus affectés. Il a été démontré que le secteur informel est le plus large au Cameroun, plus que dans tout autre pays de l’Afrique centrale. La demande en pièces est plus forte chez les transporteurs par moto, par taxi. Et les jeux de mise, précisément liés au football qui sont très prisés par les jeunes nécessitent également les petites coupures. C’est la raison pour laquelle je vous disais que la demande est forte, mais qu’elle s’est transformée. Il s’agit des activités nouvelles. Il est donc évident que la plus grosse économie qui a le plus gros secteur informel, et qui a une demande forte en termes de petites coupures soit la plus touchée.

Cameroonvoice : Quel en est le risque ?

Dr. Ariel Ngnitedem : Le risque pour le Cameroun c’est qu’on assiste à une inflation qui échappe à la politique économique du Pays. A savoir une inflation qui n’est pas liée à la structure économique et aux facteurs structurels, mais qui peut être plutôt induite par la monnaie ; cela échappe aux autorités en charge de la politique économique. On sait bien que c’est la Banque centrale qui est l’acteur unique en matière d’offre monétaire. Il est vrai que tous les Finances de la sous-région sont concernées. Mais il faut dire de ce point de vue on voit bien que l’autonomie financière monétaire n’est pas totale parce que ce FCFA n’appartient pas complètement à cette zone même si c’est la monnaie de cette zone. Le trésor Français a son mot à dire, et pas des moindres, un mot qui est loin d’avoir une valeur symbolique. De ce fait, les autorités Camerounaises n’y peuvent pas grand-chose, le ministre camerounais des Finances de l’autorité monétaire sous régionale n’a pas une main aussi forte sur les leviers que ça. Le manque d’autonomie monétaire affecte négativement la mise en œuvre des politiques économiques dans ces zones.

À LIRE
Entre maître et disciple (Par Jean-Claude Djereke)

Cameroonvoice : La décision ‘imprimer de nouveaux billet va-t-elle contribue à régler complètement le problème ?  

Dr. Ariel Ngnitedem : Elle n’est pas idéale. C’est une solution palliative qui va, à court terme, apporter un début de solution à cette crise monétaire. Je pense que la solution à long terme c’est de battre monnaie et de se séparer de ce FCFA. J’ai travaillé dans le cadre de la réforme structurelle de la CEAC. Je m’occupais notamment du règlement financier. Dans le cadre il y a 11 pays ; et que sur les 11 pays, en dehors de 6 de la CEMAC, les 5 autres battent monnaie et s’en sortent mieux que les pays de la CEMAC. Les pays de la CEMAC peuvent même individuellement battre monnaie pour éviter qu’il y ait des crises qui perdurent comme celle-ci. Si les autorités monétaires avaient toute l’autonomie suffisante elles auraient pu réagir depuis et on aurait pu éviter la survenue de cette crise monétaire qui plombe l’économie des pays de l’Afrique centrale,  pour la plupart tournés vers les ressources pétrolières et qui sont en difficulté aujourd’hui. La crise monétaire dont on parle ici est un facteur qui a mis l’économie de la sous-région dans cette situation. Je pense que si l’Afrique centrale arrivait à battre monnaie, ses économies s’en porteraient mieux. En réalité les gros porteurs n’en souffrent pas, les opérateurs économiques n’en souffrent pas. Ceux qui en souffrent ce sont les petits ce sont les petits porteur. Ce sont ces PME qui créent le plus d’emploi. Il y a des activités plus à même de lutter plus efficacement contre la pauvreté. Le secteur informel au Cameroun constitue près de 90%, l’Etat emploie environ 5% et le secteur privé environ 3%. Ces petits porteurs (90%) savent pour la  plupart qui a des activités qui demandent une forte présence  de la population qui est dans le secteur agricole ou dans les zones urbaines et semi-urbaines. Ces petits porteurs ont des petites activités qui demandent énormément  des pièces de monnaie. Mototaximan, conducteurs de Taxi. Ce sont des activités qui créent la richesse, des activités qui luttent considérablement contre la pauvreté. Et si ces activités sont tributaires de cette crise, cela va affecter durablement l’économie du Cameroun. L’INS a publié des statistiques qui montraient qui montraient Que le Cameroun s’est appauvri davantage ; à commencer par les zones rurales suivies par les zones semi urbaines et les zones urbaines.

Cameroonvoice : Que préconisez-vous comme solution face à cette crise ?

Dr. Ariel Ngnitedem : Il est impératif de renforcer l’offre en pièces de monnaie en petites coupures (100FCFA, 500 FCFA, 2000 FCFA), aussi de  s’assurer que l’offre rencontre la demande,  pour pouvoir prendre en compte les mutations survenues dans la demande. Il faut prendre en compte les mutations survenues dans la demande monétaire au Cameroun. Je pense que le FCFA c’est la monnaie qui appartiendrait à ces pays-là. Cela justifie qu’il serait temps que l’Afrique coupe ce cordon ombilical qui la lie à l’ancienne tutelle colonisatrice et qu’il serait temps qu’elle batte monnaie à commencer par l’Afrique centrale. Il faut donc amener les autorités monétaires de la sous-région à penser à une sortie progressive du FCFA.

Facebook Comments

Partagez cet article

- Advertisement -

LEAVE A REPLY

SVP entrer un commentaire!
Please enter your name here

- Advertisement -

Plus populaire

- Advertisement -
- Advertisement -
Facebook Comments