Non, le capitalisme n’éradiquera jamais la pauvreté dans le monde (Les-Crises)

Les défenseurs du système capitaliste aiment à mettre en avant des statistiques indiquant qu’il y aurait des progrès étonnants dans l’éradication de la pauvreté dans le monde. Mais ces statistiques placent la barre très bas et ne tiennent pas compte de l’obscène explosion des inégalités dans le monde.

Source : Jacobin Mag, Jag Bhalla (Les-Crises)

Pour éradiquer la pauvreté dans le monde, nous avons besoin d’un système de redistribution mondiale bien plus efficace. (Richard Baker / Getty Images)

Les partisans de l’ordre économique mondial actuel justifient souvent ce dernier en affirmant que de grands progrès ont été réalisés pour sortir les gens de l’extrême pauvreté. Ils citent rarement des statistiques sur les inégalités, en comparant par exemple la part du « camembert mondial » qui revient aux riches et celle qui revient aux pauvres. Ce n’est pas étonnant, car le tableau est bien plus sombre, ce qui met à mal les « progrès » triomphants dont ils se félicitent tant. Voici les parts du camembert mondial de 2021, selon les données du World Inequality Lab :

Source : World Inequality Lab

Source : Banque mondiale

La courbe présente une accentuation si rapide que la moitié du camembert est absorbée par les 10 % les plus riches. Ce groupe aux ressources abondantes gagne plus de 53 300 dollars par an, ce qui est mon cas et probablement celui de beaucoup d’entre vous. Pendant ce temps, la moitié la plus pauvre de l’humanité gagne 8,5 % de cette somme, et le décile inférieur seulement 0,1 %. Celui-ci gagne en moyenne 289 dollars par an, soit environ 79 cents par jour. C’est 436 fois moins que le décile supérieur moyen, qui gagne en moyenne 126 000 dollars, soit 345 dollars par jour. (Pour les adeptes de la surenchère, les seuils des 5 % et 1 % les plus élevés sont respectivement de 81 700 et 181 000 dollars).

Branko Milanović, spécialiste des inégalités dans le monde, attribue 80 % des variations de revenus individuels à des facteurs inter-pays, ce qui revient à dire que vos revenus ne dépendent pas principalement de vos efforts, de votre mérite ou de votre productivité. Ils sont surtout influencés par le fait que vous avez la chance d’appartenir à un groupe historiquement favorisé résidant dans une nation riche – une nation où les opportunités économiques reposent sur une longue série d’injustices historiques, allant de l’esclavage et du génocide jusqu’à la dégradation de l’environnement. Les États-Unis comptent 200 millions de personnes qui se situent dans le haut de l’échelle mondiale et 33 millions (la moitié de l’ensemble) de personnes qui se situent dans le premier centile.

Mais la chance en matière de ressources financières diminue rapidement dès qu’on s’écarte des pays riches. Max Rosner, de Our World in Data, classe seulement 15 % des humains comme « non pauvres ». Les 85 % restants gagnent moins de 30 dollars par jour, soit le seuil de pauvreté courant des pays riches.

Pour comprendre à quel point il est malhonnête de formuler le débat en termes de « seuil d’extrême pauvreté », il faut savoir que le seuil communément utilisé de 1,90 dollar par jour ne représente que 694 dollars par an, soit seulement 6 % du seuil de pauvreté fédéral, qui est de 12 880 dollars. Ce chiffre de 1,90 dollar est ajusté en fonction de la parité du pouvoir d’achat pour être directement comparable à la dépense de ces montants aux États-Unis. Pourquoi un dix-neuvième du seuil de pauvreté le plus bas en Amérique serait-il considéré comme un indicateur valable pour les pays du Sud ?

Penchons nous maintenant sur ces fabuleuses données factuelles dont se vantent les prosélytes de l’optimisme comme Steven Pinker [Célébre psychologue canadien qui défend la thèse de progrès civilisationnels constants dans l’histoire de l’humanité notamment dans son ouvrage La part d’ange en nous, NdT], qui déplore que des tendances telles que « chaque jour, 137 000 personnes échappent à l’extrême pauvreté » ne soient pas mieux connues. De 2009 à 2019, le camembert global des revenus personnels a augmenté de 37 000 milliards de dollars. Sur ce montant, les personnes du premier décile ont perçu 8 700 milliards de dollars (24 %), tandis que les personnes les plus pauvres ont perçu 25 milliards de dollars (0,07 %). Et il ne s’agit pas ici d’une faute de frappe. Les pauvres ont reçu 0,07 %, soit 345 fois moins que les riches. Les affirmations fièrement brandies selon lesquelles la croissance mondiale a pour but de sortir les gens de la pauvreté ne cadrent tout simplement pas avec ces chiffres.

Si l’on fait un zoom avant, on constate que pour les déciles supérieurs et inférieurs, les gains annuels moyens de revenus individuels au cours de cette décennie ont été respectivement de 1 800 dollars et de 5 dollars. 5 dollars par an, cela veut dire 1,3 centime par jour, un exploit bien moins glorieux que celui dont se réjouissent les Pinkerites [Cf plus Steven Pinker, possible jeu de mots avec Pinker « qui peint la vie en rose », NdT] . Il est difficile d’affirmer que 5 dollars ajoutés à 694 dollars représentent vraiment une « échappatoire » à quoi que ce soit.

Si seulement 1 % des gains du camembert des revenus personnels mondiaux de 2019 était redistribué aux personnes en bas de l’échelle, celles-ci gagneraient 55 dollars de plus et non 5 dollars. Si seulement 10 % des gains des personnes du haut de l’échelle étaient redistribués, les personnes du bas de l’échelle gagneraient 180 dollars (un gain de 62 %, échappant donc à la pauvreté trente-six fois plus vite). Au mieux, le mécanisme préféré du discours actuel est une minuscule feuille de vigne qui dissimule à peine l’horrible vérité..

Quelles contorsions éthiques acrobatiques pourraient justifier que l’amélioration du niveau de vie des élites bénéficie en matière de ressources d’une priorité qui soit 345 fois supérieure aux besoins fondamentaux de la grande majorité des habitants de la planète ? Des vins plus raffinés ou des voitures plus rapides sont-ils vraiment plus importants que d’empêcher 150 millions d’enfants de souffrir d’un retard de croissance permanent dû à la malnutrition, ou de fournir de la nourriture à près de deux milliards de personnes en situation d’insécurité alimentaire ? Les chiffres sont évidemment indéfendables, et c’est pourquoi beaucoup préfèrent se concentrer sur d’autres chiffres. Le premier graphique est beaucoup moins effroyable que le second.

Source : Our World in Data
Source Banque Mondiale

Comme le fait remarquer un expert des Nations unies en matière de pauvreté,« à moins d’une redistribution beaucoup plus efficace » il faudrait des siècles et une multiplication par 173 du camembert mondial pour mettre fin à la pauvreté « par le seul biais de la croissance », (Rosner estime qu’il faudrait le quintupler en « quelques générations »). Le taux de « progrès » salué avec enthousiasme fait de la réduction de l’écart entre les riches et les pauvres une chimère. Ces graphiques et ces statistiques sur le progrès – défendus ironiquement par certains de nos journalistes les plus férus de données – racontent un récit très particulier et très flatteur, mais ils ne sont en fait que de la poudre aux yeux concernant un cochon qui gaspille les ressources.

Les données ne pourraient pas être plus claires. L’économie mondiale, véritable instrument façon Rube Goldberg de notre éthique collective [machine qui réalise une tâche simple d’une manière délibérément complexe, le plus souvent à l’aide d’une réaction en chaîne. Elle tire son nom du dessinateur américain Rube Goldberg et est proche des engins de William Heath Robinson, NdT] , ne dispose d’aucun mécanisme réel pour réduire les inégalités et la pauvreté. Que tant de gens soient convaincus que le capitalisme enregistre des « progrès » fantastiques dans la lutte contre la pauvreté en arrosant les pauvres de bienfaits au compte-gouttes est la preuve du succès spectaculaire de cette opération de dissimulation. Faire passer la rapacité du profit mondial pour de la bienveillance anti-pauvreté est une opération de relations publiques de génie.

Les indicateurs arbitraires du débat sur la pauvreté dans le monde sont choisies pour dissimuler des vérités effroyables. En réalité, le chœur des adeptes du capitalisme se réjouit d’une situation incroyablement mauvaise. Leur pieuse certitude que les forces du marché maximiseront la prospérité est à la fois une fumisterie (les faits démontrent le contraire) et un fiasco moral. Les forces du marché ont donné aux 10 % les plus pauvres de l’humanité un poids de 0,1 % seulement dans l’économie mondiale. Ils ne l’ont pas fait par accident : comme l’affirme la philosophe de l’économie Lisa Herzog, les marchés détectent les désirs de richesse et leur donnent la priorité sur les besoins humains. À moins que nous ne puissions garantir que les plus pauvres ont les moyens de survivre, les marchés agissent comme des monstres sur le plan moral.

Alors, que peut-on faire ? Tout d’abord, il nous faut faire face aux faits bruts et non-botoxés, aussi laids soient-ils. Tout progrès réel est impossible si les élites dissimulent leur cupidité derrière des chiffres rassurants. Ensuite, il nous faut prendre des mesures au niveau mondial contre les inégalités de ressources. Comme pour la crise climatique, le problème ne trouvera de solution si nous laissons l’action se faire nation par nation. Il va nous falloir envisager des initiatives fiscales émergentes au niveau mondial. La proposition du World Inequality Lab d’un impôt sur la fortune des multimillionnaires, la proposition de Gabriel Zucman d’instaurer un impôt sur la capitalisation du marché du G20 ou encore un impôt de 0,7 % sur la fortune des milliardaires, tous pourraient rapidement « éradiquer l’extrême pauvreté ».

Si ces propositions ne sont pas considérées comme acceptables, alors, j’attends une avalanche de propositions de la part de tous ces champions de la lutte contre la pauvreté qui ont fait la promotion de narratifs emplis de belles paroles concernant le progrès qui se sont révélés des discours complètement faux.

CONTRIBUTEUR

Jag Bhalla se consacre à la science, à la technologie et à l’histoire des idées. Il vit à Washington DC.

Source : Jacobin Mag, Jag Bhalla, 23-09-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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