Se réconcilier, ce n’est ni se déculotter ni se ridiculiser (Par Jean-Claude Djereke)

Le fait que Laurent Gbagbo n’ait pas encore rencontré Dramane Ouattara pour le saluer et le remercier parce que son retour en Côte d’Ivoirele 17 juin 2021 “est le fruit de l’accord du chef de l’État de voir le Président Laurent Gbagbo rentrer dans son pays” (Simone Gbagbo) et parce que “le président Alassane Ouattara avait décidé de donner le pavillon présidentiel pour accueillir le président Laurent Gbagbo” (Assoa Adou) semble choquer certains compatriotes. Ils ont tort, à mon avis, car s’offusquer de l’attitude de l’ex-président, c’est oublier que celui-ci n’était pas en villégiature à La Haye, que, quand il était déporté à la CPI, ce n’était pas pour qu’il en revienne vivant mais pour qu’il y meure, que ni Ouattara ni aucum membre de son gouvernement n’étaient présents à l’aéroport de Port-Bouët, le 17 juin, que des violences ont été exercées par les policiers et gendarmes sur les personnes venues l’accueillir, ce qui signifie clairement que, pour Ouattara, il n’était pas le bienvenu dans son propre pays. C’est oublier enfin que Gbagbo fait partie des nombreuses victimes et que c’est la décision de l’acquittement définitif prise par la Cour pénale internationale (CPI) le 31 mars 2021 qui lui donne le droit de rentrer chez lui. Autrement dit, un esprit sain ne peut considérer le retour de Laurent Gbagbo comme une faveur de Ouattara, ni songer à remercier ce dernier pour une chose qu’il n’a jamais souhaitée. Non, ni Gbagbo ni personne d’autre ne devrait être poussé à remercier monsieur Ouattara, sous prétexte que le pays doit se réconcilier. Idem pour le pardon. Ceux qui veulent pardonner sont libres de le faire mais qu’ils le fassent seuls. Personne ne peut être contraint à pardonner. Le pardon est une chose trop sérieuse, trop importante, pour qu’on en parle avec légèreté. “On ne doit pas exiger une sorte de “pardon social” de la part de celui qui a beaucoup souffert injustement et cruellement, écrit à juste titre le pape François qui ajoute : “ La réconciliation est un fait personnel, et personne ne peut l’imposer à l’ensemble d’une société, même si elle doit être promue. Dans le domaine strictement personnel, par une décision libre et généreuse, quelqu’un peut renoncer à exiger un châtiment (cf. Mt 5, 44-46), même si la société et sa justice le demandent légitimement. Mais il n’est pas possible de décréter une “réconciliation générale” en prétendant refermer par décret les blessures ou couvrir les injustices d’un manteau d’oubli. Qui peut s’arroger le droit de pardonner au nom des autres ? Il est émouvant de voir la capacité de pardon de certaines personnes qui ont su aller au-delà du mal subi, mais il est aussi humain de comprendre ceux qui ne peuvent pas le faire.” (cf. ‘Fratelli tutti’, n. 246)

Je comprends que Laurent Gbagbo n’ait pas dit merci à Ouattara pour le pavillon présidentiel, pavillon qu’il refusa du reste, ce que l’on peut interpréter comme une prise de distance avec ceux qui ont jugé bon de remercier Ouattara. Le merci de Laurent Gbagbo à Konan Bédié et celui de Simone/Assoa Adou à Dramane Ouattara n’ont pas la même valeur pour une raison simple : Gbagbo a lui-même dit merci à Bédié et à son épouse parce que le couple est venu le voir à Bruxelles tandis que les autres ont remercié Ouattara au nom de Gbagbo (et peut-être contre son gré). Pour justifier le merci de Simone et d’Assoa Adou à Ouattara, certains soutiennent qu’un patron qui nous a payés pour une tâche accomplie mérite quand même qu’on le remercie. Je ne partage pas cette vision des choses car, à cette allure, il faudrait remercier le président de la République si des écoles, routes, ponts et dispensaires sont construits ici et là dans le pays. Or non seulement ledit président est élu pour fournir aux populations ces commodités mais il ne travaille pas gratuitement. Je ne suis pas contre les remerciements. Je plaide uniquement pour que les remerciements soient adressés aux personnes qui les méritent. Dire merci à un individu qui, en plus d’avoir quitté le pays, a interdit au ministre de la Réconciliation d’accueillir Laurent Gbagbo me semble à la fois indécent et indigne. La réconciliation n’exige pas que l’on se ridiculise et se déculotte à ce point. Elle n’exige pas non plus que l’on se montre incohérent en appelant “chef de l’État” ou “président” une personne dont le 3e mandat est jugé illégal.

Le sieur Bictogo ne veut pas entendre parler de réconciliation parce qu’il a peur des “vérités qui soignent”. Quant à nous, nous avons besoin de ces “vérités qui guérissent” car, pour un peuple qui aspire à une vraie réconciliation, “il n’y a plus de place pour les diplomaties vides, pour les faux-semblants, pour le double langage, pour les dissimulations, les bonnes manières qui cachent la réalité”. Et le pape ajoute : “Ceux qui se sont durement affrontés doivent dialoguer à partir de la vérité, claire et nue. Ils ont besoin d’apprendre à cultiver la mémoire pénitentielle, capable d’assumer le passé pour libérer l’avenir de ses insatisfactions, confusions et projections. Ce n’est qu’à partir de la vérité historique des faits qu’ils pourront faire l’effort, persévérant et prolongé, de se comprendre mutuellement et de tenter une nouvelle synthèse pour le bien de tous.” (cf. François, ‘Fratelli tutti’, n. 226)

Laurent Gbagbo, qui est de retour après 10 années de souffrances injustes, parce que la France avait besoin de mettre à sa place quelqu’un d’autre pour mieux dominer et piller le pays, je ne vois en lui ni ressentiment ni désir de vengeance. Il nous montre plutôt ce que signifie être un homme digne et cohérent.

Jean-Claude DJEREKE

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