Manu Djemba: «La France a joué un très mauvais rôle dans la vie des lycées bilingues au Cameroun…»

Journaliste (La Détente, Dikalo), puis communicateur, ce romancier analyse le fonctionnement actuel du système anglophone comparativement aux années 60. Il ressort l'origine même du

problème anglophone et suggère comme sortie de crise l'application concrète et rapide de la décentralisation au risque de courir vers un éclatement plus grave de la situation actuelle que traverse le Cameroun. Au point que lundi le 9 janvier 2016, la rentrée du deuxième trimestre a été paralysée dans les zones anglophones. Les villes mortes sont largement suivies. Pour l'heure, les syndicats des enseignants anglophones persistent à livrer un bras de fer avec le Gouvernement.

 

Vous êtes Camerounais et vous avez fait vos études à Buea à l'époque, comment vous-définissez-vous ? Comme un Francophone ou un Anglophone ?

 

Je suis allé au Lycée bilingue de Buea (Man O' War Bay ça s'appelait) en 1966. Toute de suite j'ai rencontré une culture nouvelle et j'y ai adhéré car j'ai trouvé un monde de l'ordre, moi qui étais désordonné. C'est une culture qui a commencé à me mouler. Et de ce fait, je me définis plus comme Anglophone que Francophone. Qui plus est, j'ai posé beaucoup d'actes dans ce pays-là (ce pays-là car il s'appelait le West Cameroon à cette époque). J'ai été capitaine de l'équipe de football scolaire de West Cameroon, champion du lancer de javelot junior avec 44 mètres en 1972, etc. C'est pourquoi je m'identifie plus comme Anglophone que comme Francophone.

 

Comment était le système anglophone autrefois ? Qu'est-ce qui vous a le plus marqué au Lycée bilingue de Buea qui se trouvait à l'époque à la base navale actuelle, dans les bâtiments allemands?

 

Le Lycée était un internat et les élèves partageaient le même dortoir. C'était le premier lycée bilingue au Cameroun. Il y avait autant d'Anglophones que de Francophones. Jadis, il y avait des classes anglophones et des classes francophones de la 6ème en Terminale. Tout était équilibré. Nous avons été les tous premiers à avoir fait une classe fusionnée entre les Francophones et les Anglophones. La fusion a été opérée en classe de 4e. Avant ça, c'était une classe francophone d'un côté et une anglophone de l'autre. Nous avions tous 14 heures d'anglais par semaine y compris le laboratoire de langue en français et vice-versa. Les Francophones avaient 14h de français le laboratoire de langue inclus. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas puisqu'il faut le dire, c'était un équipement extrêmement couteux, les laboratoires de langue (il y en avait deux de 16 à 12 places chacun). En 4e, on dispensait les matières autant en anglais qu'en français. Exemple : on donnait les cours de chimie en français et en anglais ;  mathématiques en français, mathématiques en anglais et ce n'était pas le même professeur dans les deux langues. C'était ce mode qui existait. A cette époque, il y avait encore la République fédérale du Cameroun c'est-à-dire la République fédérée du West Cameroon  et la République fédérée du Cameroun oriental. Chaque entité avait son ministère de l'Education mais c'est le ministère de l'Education fédérale qui décidait du contexte du lycée de Buea. C'était quelque chose de nouveau. Une expérience féérique. Personne n'avait jamais vécu cela. Tout le monde essayait de s'adapter même pour les repas (il y avait des mets anglophones et ceux francophones) et le maître-cuisinier avait un programme bien équilibré pour tous.

 

Qu'est-ce qui vous pousse à confirmer que le mode de fonctionnement n'est plus le même aujourd'hui ?

 

C'est une expérience qui n'a pas beaucoup duré car avant même que je ne quitte le lycée bilingue de Buea, les laboratoires de langue commençaient déjà à se dégrader. Et les équipements qui sont venus de Victoria pour être montés à Molyko, n'ont pas servi. Par conséquent, on a certes continué sur le mode anglais-français mais alors sans laboratoire de langues. Ensuite, petit à petit, le lycée a permis qu'il y ait des apports extérieurs et c'est cette ouverture qui a valu un relâchement. Chaque chose n'était plus pesée, soupesée avec beaucoup de rigueur. J'ai l'intime conviction que la France a joué un très mauvais rôle dans la vie des lycées bilingues au Cameroun. Déjà les Canadiens avaient mis en place un autre lycée qui s'appelait le Lycée de Bonabéri qui devait être un lycée bilingue aussi. Malheureusement c'est un lycée qui a été créé mais où il n'y a jamais eu de bilinguisme.

 

Quel rapport avec la France ?

 

Je pense que les Français ont tout fait pour qu'il n'y ait pas de bilinguisme vraiment avec solidité. Ils ont voulu que l'influence française prenne le pas sur la culture anglophone. Toutefois, ce qu'il ne faut pas oublier c'est que les Camerounais sont eux-mêmes des gens extraordinaires. Vous leur confiez quelque chose, ils en font une autre extraordinaire. Les Français ont joué un mauvais rôle mais les Camerounais, une fois la gestion entre leurs mains, n'ont rien fait pour changer la donne. Rien n'était plus paramétré comme avant. Lorsque je suis revenu au pays après un séjour en Europe, j'ai fait un tour au lycée et j'ai eu des larmes parce que la batterie de cuisine même ne fonctionnait plus. Tout était différent. On faisait la nourriture au feu de bois, il n'y avait plus de batterie offert par les Allemands et utilisée jadis, pour ne citer que cet exemple.

 

Que pensez-vous des revendications présentes des enseignants Anglophones ?

 

Je ne connais pas les programmes scolaires d'aujourd'hui, que ce soit chez les Francophones ou chez les Anglophones. Mais je suis sûr qu'il y a des problèmes dans la mesure où nous sommes toujours sur le même mode c'est-à-dire que les Anglophones sont marginalisés. Ceci à partir du moment où on veut veiller sur un système scolaire, les ministres ou les pouvoirs publics qui ont le devoir de veiller sur la praticabilité de ce système, font en sorte que l'autre système soit à peu près discriminé. Je pense que c'est cette discrimination qui pose problème. J'ai entendu ces jours ci le commentaire suivant: « quand les enseignants anglophones manifestent, les enseignants francophones et autres observateurs lancent qu'ils ont aussi des problèmes ».  Alors, je ne pense pas que c'est comme cela qu'il faille faire les choses. Il faut plutôt accepter d'écouter les premiers, ce qui pourrait aider que les autres problèmes soient résolus. Le système  anglophone et même tous les autres domaines ont subi des dégradations au Cameroun. Si une corporation se lève et dit « nous en avons marre », moi je suis content qu'il en soit ainsi et que cela aide d'autres secteurs à changer.

 

Y a-t-il eu des produits issus de l'ancien système anglophone que vous appréciez tant ?

 

Je suis sûr d'une chose : le lycée bilingue de Buea d'antan m'a donné ce que n'a pas pu me donner l'école car j'étais un très mauvais élève. Or, ce lycée m'a donné de savoir qu'on peut être Camerounais. Pour tous les anciens élèves, nous savions que nous étions Camerounais avant d'être Bassa, Bamiléké, etc. Au lycée, nous avions défini une fraternité extraordinaire. Parlant des produits qui sont nés de cette époque, il y en a qui sont ministres, avocats… Les Anglophones ont une culture qui a été pratiquée même sous mes yeux. Ils avaient des loisirs, des débats organisés au lycée. C'était vraiment exceptionnel. Ils étaient plus évolués que les Francophones. Ils avaient des activités qui damaient le pion aux Francophones.

 

Que pensez-vous de ceux qui estiment qu'il faille revenir au Fédéralisme ?

 

J'ai horreur d'avoir fait quelque chose et d'y revenir. Par contre, je pense que la demande du fédéralisme émane du fait que le gouvernement central de Yaoundé a montré son incapacité de vouloir résoudre le problème des Camerounais (surtout du Southern Cameroon car le West Cameroon, c'est  aussi le Southern Cameroon). C'est la surenchère ou la manière d'être traités qui a fait en sorte que les Anglophones changent de façon de voir les choses. Je ne crois pas que les Anglophones veulent réellement revenir au fédéralisme. Même si la question a été abordée, c'est parce qu'ils n'ont pas véritablement la solution à leur problème. Ils sont contraints de revoir leur prétention d'une autre manière. D'ailleurs, c'est eux qui ont demandé à venir être rattachés au Cameroun oriental. Aujourd'hui, il est plus que temps de les écouter. Le Cameroun avait déjà dépassé le fédéralisme en mettant dans la Constitution, la décentralisation. C'est cette dernière qui aurait dû faire en sorte que le problème anglophone soit évacué ; donner aux entités créées la possibilité de s'occuper de leur propre vie. Et si ça ne marche pas, d'être eux-mêmes responsables de leurs propres manquements.

 

Autrement dit, la décentralisation concrètement appliquée pourrait être la clé pour résoudre les problèmes anglophones ?

 

Ce qu'il faudrait c'est la décentralisation et il y a un certain nombre de préalables pour cela. Il faut jouer un jeu clair. Vous savez, ce pays est très jeune. Si vous regardez les gens de mon âge, moi j'ai 65 ans dans deux jours, vous verrez qu'il n'y a pas beaucoup de gens de mon âge mais plutôt ceux de la tranche de 0 et 45 ans, des gens qui n'ont pas connu l'époque dont je fais allusion et qui ne peuvent pas vraiment parler du problème anglophone. Le Cameroun n'a jamais écrit son histoire. Et les gens qui gouvernent aujourd'hui ont fait passer cette histoire par pertes et profits et à leurs intérêts. Du coup, s'agissant de la question anglophone, ils veulent la traiter comme une question de catégories sociales…Tout le monde doit s'asseoir, faire table rase, accepter ce qui s'est passé. C'est le lieu d'indiquer que s'il y a même un retour à la fédération, elle ne sera plus la même. On peut mettre en place des conseils régionaux, et les problèmes pourront être résolus. Même si la décentralisation ôte aux fonctionnaires tout ce qu'ils ont comme pouvoir, il faudrait très vite qu'on arrive à cette décentralisation-là sinon il y aura éclatement dans ce pays. Je ne vois pas une autre issue. On a assez ri comme ça depuis 1996. Les Anglophones sont aujourd'hui en train de prouver qu'ils peuvent faire en sorte que tout le pays soit sauvé. Et les Camerounais dans l'ensemble ont intérêt à y adhérer en étant de tout cœur avec les Anglophones. C'est peut-être par rapport à cela que le Cameroun écrira son histoire.

Entretien par D. Nouwou et L. Mbiapa

 

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