Cameroun : « Paul Biya a de plus en plus peu de choix face à la pression » (Décryptage)

Sous la contrainte des crises diverses qui secouent le Cameroun, la riposte de Paul Biya se montre spectaculairement inappropriés. Si la forme et les acteurs du Grand dialogue national ont été diversement remis en cause l’implémentation des résolutions y afférentes tardent toujours. Des camerounais et la Communauté international ne voient pas cette lenteur d’un bon œil ; les moyens pour l’exprimer se multiplient au fil des jours. La rencontre au sommet récemment tenues avec l’arrivée d’une forte délégation de responsables de l’Union Africaine, du Commonwealth et de la Francophonie participe de cette volonté désespérée d’amener le régime en place à trouver les solutions idoines.  Paul Biya va –t-il céder à la pression ? Qu’adviendra-t-il du double scrutin de février sur lequel plane une épaisse brume de boycott général. 

Le politologue Aristide Mono analyse pour Cameroonvoice les contours de cette actualité majeure.

Cameroonvoice : Que cache la visite de la forte délégation constituée du Secrétaire permanent de l’UA,  des officiels de la  francophonie et autres récemment au Cameroun ?  

Aristide Mono : Pour le moment on ne peut que s’en tenir à la déclaration finale ayant sanctionné le séjour de cette mission tripartite. Elle met l’accent sur le dialogue et la crise anglophone. Il s’agit concrètement pour les trois institutions dont les leaders étaient à Yaoundé de suivre de très près l’usage que le gouvernement fait aujourd’hui du grand dialogue dont la fonction principale était de trouver une posologie à même de domestiquer définitivement la crise anglophone et le problème anglophone. Vous êtes sans ignorer que jusqu’ici aucune proposition arrêtée lors ces assises n’a encore été transformée en décision encore moins implémentée ce qui donne aujourd’hui à l’insécurité de continuer à affecter la zone. Cette visite s’affirme comme une pression de la communauté sur le régime d’aller un plus vite et plus loin dans la résolution de la situation du Nord-ouest et du Sud-ouest. C’est dans ce cadre que s’insère la question des élections du 09 février 2020 avec les inquiétudes de la communauté internationale que constituait Scotland patricia, Mushikowabo Louise et Faki Mahamat au sujet de la tenue effective de ses opérations dans un environnement d’insécurité et d’instabilité dans les zones anglophones. Et sur ce coup je pense que les 75 minutes des échanges avec le chef l’Etat et celles consacrées aux hommes politiques ont permis surement de tabler sur la faisabilité de ces élections le 9 février, maintenant y a-t-il eu pression pour un report ? Difficile à dire puis que rien n’a filtré dans ce sens, au contraire les diplomates ont affirmé avoir pris l’engagement d’accompagner le pouvoir de Yaoundé dans ce projet de scrutin. 

Cameroonvoice : Cette délégation a pris langue avec l’élite politique du Cameroun. À quoi peut on s’attendre ?  

Aristide Mono :La concertation avec les leaders politiques surtout ceux de l’opposition ne saurait en soi constituer un évènement puis qu’en pareil circonstance ils sont toujours consultés. Vous vous souvenez des quatre jours de séjours de la directrice générale du Commonwealth en décembre 2017, c’était pratiquement la même logique. Il s’agit généralement pour les diplomates d’avoir des vues contrastées pour mieux apprécier les exposés du régime sur les problématiques, objet de la visite. C’est alors un exercice routinier et dans le cas d’espèce il s’est agi de recueillir l’avis des autres leaders politiques sur la gestion de la crise anglophone après le grand dialogue et les influences de ladite crise sur l’agenda politique du pays. Les leaders rencontrés ont donc dû communiquer aux diplomates leurs avis sur les solutions à préconiser pour le retour à la paix dans cette région.

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Cameroonvoice : Paul Biya va-t-il  céder à la pression ?  

Aristide Mono : Le président de la république a de plus en plus peu de choix face aux pressions internationales allant dans le sens de la résolution de cette crise et du problème anglophone. Cependant, il pourra céder uniquement sur des questions qui ne mettent pas en mal la souveraineté et la stabilité de son pouvoir. Il y a des dispositions comme le statut spécial devant être accordé aux régions anglophones et aussi l’accélération de la mise en œuvre de la décentralisation. Maintenant l’hypothèse d’un dialogue avec les leaders séparatistes demeure encore très hypothétique. Pour ce qui est des élections, beaucoup de concessions seront faites pour une bonne tenue des opérations mais la modification préalable du code électoral ou le report ont peu de chance de prospérer parce que cela y va de la préservation de l’orgueil du pouvoir impérial de Yaoundé qui n’est pas souvent disposé à céder à la pression de ces adversaires. Il peut préférer l’organisation des élections partielles dans les huit régions autres que celles du Nord-ouest et du Sud-ouest que de reporter totalement le scrutin du 9 février.

Cameroonvoice : Maurice Kamto a annoncé que son parti ne prendra pas part aux élections législatives et municipales de février invoquant l’instabilité dans le pays et Led insuffisances du code électoral .  Que vous suggère cette décision ?  

Aristide Mono : Le Mrc a une attitude réaliste même les bénéfices à long terme d’une telle posture sont à questionner. Les arguments donnés par son président relèvent de la réalité à savoir l’irrégularité du jeu électoral au Cameroun et la crise anglophone qui aura une incidence réelle sur la tenue des élections comme cela a été le cas lors de la présidentielle de 2018. Pour un parti qui veut éviter d’autres infructueuses campagnes de revendication de la victoire volée, je pense que c’est une option pragmatique. Et d’ailleurs, elle permet au Mrc d’exposer à nouveau, et de façon spectaculaire, les limites du régime et son cynisme. Seulement, il est aussi naïf d’occulter l’hypothèse d’un désistement pour faute de moyen. C’est à dire cette incapacité probable du parti de pouvoir rivaliser valablement son concurrent le RDPC et justifier la revendication de la victoire des élections présidentielles passées. Ce qui est évident, jusqu’à la veille de la date limite de dépôt des dossiers de candidature le parti de Kamto ne jouissait pas d’une occupation territoriale prouvée. Prenons le cas du département de la Lékié située à quelques 15 kilomètres de la capitale politique Yaoundé le parti n’y a tenu aucun meeting public contrairement au Rdpc. Dans le département du Mayo Sava que nous avons visité pendant des semaines c’est pratiquement la même disette. Même si cela peut être justifié par la répression des autorités administratives locales, il est néanmoins honnête de reconnaitre que le Mrc est défaillant dans l’occupation du terrain politique national. Bref ce retrait peut être une stratégie préventive face à une défaite qui s’annonçait du fait des limites du parti et celles que lui impose les actes d’obstructions politiques de son concurrent au pouvoir.

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Cameroonvoice Quels peuvent en être les impacts ?

Aristide Mono : En termes d’impacts, on peut dire que coté Mrc c’est un coup qu’on vient de filer au régime parce qu’il est spectaculairement décrédibilisé et délégitimé à nouveau. Il doit désormais manœuvrer pour contenir les effets négatifs de ce désistement, surtout dans un contexte où il est acculé par une certaine communauté internationale de plus en plus virulente. Cependant en cas de résistance du régime après ce coup le Mrc risque de connaitre des moments d’impasse en attendant qu’une pression nationale ou internationale vienne bousculer Yaoundé et le contraindre à des élections anticipées. Le Mrc est sur une pente qui va, soit le propulser, soit le conduire vers un suicide en attendant une éventuelle éviction du renouveau par d’autres forces. Coté opposition surtout le SDF, le Mrc vient de leurs filer une leçon d’humanisme, il vient de démontrer son altruisme même si à certains abords on peut parler d’instrumentalisation et d’opportunisme. Le parti met sur le banc des accusés ceux des partis ayant toujours revendiqué une certaine solidarité à l’endroit des régions et communautés sinistrées par la crise anglophone. 

Cameroonvoice : D’autres formations politiques comme celle de Cabral Libii dénoncent des irrégularités dans le processus d’enregistrement des candidatures.  Elles appellent notamment à une prolongation des délais auquel cas elles vont se retirer de la course.  Que répondra le régime en place selon vous ?  

Aristide Mono : La demande de Cabral est inopportune juridiquement parlant parce que le droit électoral ne prévoit pas un tel cas d’espèce. Seul peut être le juge électorale saisi peut accorder une telle faveur au terme d’un contentieux au cours duquel le plaignant aura démontré qu’il a été empêché par un protagoniste du processus électorale de déposer ces dossiers dans les délais. Maintenant sur le plan politique, je pense que le coup vaut la peine. Sachant que le régime digère encore mal l’exit bruyant et brusque du Mrc, le PCRN tente de profiter de ces moments de fragilité pour faire prospérer certaines de ses transactions. C’est un coup opportuniste politiquement légitime parce que la politique reste un jeu qui s’abreuve considérablement des rapports de forces. 

Cameroonvoice : À quoi peut-on s’attendre du rien n’est fait ?  et quelles sont les conditions nécessaires pour la tenue d’élections apaisées au Cameroun ?

Aristide Mono : L’hypothèse de l’annulation a peu de chance de prospérer car, comme je l’ai noté plus haut, pour le régime, renvoyer ces élections c’est céder à ce qu’il qualifie de « Chantage de Kamto ». Ce qui me parait plus probable à la limite c’est l’organisation des élections partielles dans les régions non impactées par les insécurités. Le processus étant déjà lancé, il faut plutôt poser la question au passé à savoir : quelles étaient les conditions nécessaires pour la tenue des élections apaisées au Cameroun ? Alors je vous dirai qu’il fallait juste apporter une solution à tous les arguments ayant motivés le désistement du Mrc, arguments contenus dans le dernier discours du président de ce parti.

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