Cameroun : Des élections législatives et municipales très militarisées ce dimanche

Depuis environ quatre heures, les votes des populations comptant pour le renouvellement de la Chambre basse du parlement et des exécutifs locaux sont censés avoir commencé. Mais au lieu de l’affluence des électeurs dans les bureaux de vote, c’est plutôt la forte présence des éléments des unités spéciales de la police (ESIR et GSO) ainsi que de la gendarmerie et de l’armée qui se fait le plus remarquer.

« Auparavant, quand il y avait une élection au Cameroun, c’était la fête. Même au temps du parti unique. Aujourd’hui, il y a élection, et le gouvernement qui force les gens d’aller voter déploie des forces antiterroristes pour ne pas parler d’une armée d’occupation. Ça veut dire que de plus en plus, chaque jour, il y a un truc qui cesse de tourner rond dans ce pays ». Ces propos de N. Yvette, militante du MRC passée au SDF suite à la décision de son ancien parti de boycotter le double scrutin.

Elle qui voulait à tout prix participer au vote pour voir les “forces du changement” infliger une défaite mémorable au parti au pouvoir à Douala 1er, est profondément déçue par ce qu’elle observe depuis ce matin : des militantes du Rdpc de Paul Biya, habillées aux couleurs de cette formation politique au pouvoir depuis bientôt quatre décennies, se rendent dans les bureaux de vote sans être le moins du monde interpellées, que ce soit par les forces dites de l’ordre ou par les responsables des bureaux de vote, alors que la campagne électorale est achevée depuis la dernière seconde de la veille, soit samedi à 23 heures 59 minutes et 59 secondes.

« C’est à travers des défis pareils aux lois de la république et la complaisance dont ses partisans bénéficient de la part des autorités que le régime donne raison à Kamto », ajoute-t-elle, blasée, l’air de regretter l’option qu’elle a prise il y a un peu plus d’un mois,  de quitter les rangs du MRC pour rejoindre ceux qui avaient opté de faire la politique de la chaise…occupée.

La présence massive et plus dissuasive que d’ordinaire dans les villes réputées “chaudes” des forces de l’ordre commises pour parer à tout éventuel désordre que perpétrerait les partisans du boycott  – le MRC de Maurice Kamto a pourtant appelé au boycott passif du double scrutin, et n’a manqué aucune occasion d’insister sur le caractère passif et surtout pacifique de ce boycott – et le port des uniformes du Rdpc ne sont pas les seules curiosités de ce jour d’élections au Cameroun.

Est particulièrement remarquable, dans cinq des six arrondissements de la capitale économique où le reporter de Cameroonvoice est passé ce dimanche,  et ce jusqu’à 14 heures, la désertion des bureaux de vote.

Des électeurs interrogés affirment ne pas vouloir prendre le risque d’aller voter, car des troubles pourraient survenir entre temps. « Ils disent que l’armée et la police sont là pour la sécurité des votants. Mais on les connait bien, à un moment, ils peuvent envoyer des gens causer des troubles pour leur donner le prétexte d’opérer des arrestations, et pourquoi pas tirer sur les gens puisqu’ils n’aiment pas que les choses finissent sans qu’il y ait du sang humain versé. Ensuite ils vont mettre ça sur le dos de Kamto, mais pendant ce temps, ils vont détenir les gens pendant une durée qu’ils sont seuls à fixer. ». Pour beaucoup d’autres, indépendamment de leurs obédiences politiques -selon un constat qu’il nous a été donné de faire-, « les élections du 9 février sont sans enjeu et déjà gagnées par le Rdpc du fait de l’absence du MRC. »

N’empêche, des responsables du parti au pouvoir contactés dans la capitale économique disent ne pas être inquiets « en ce qui concerne le taux de participation qui vous fait tant jaser, vous les journalistes » : « Ne croyez pas que l’ensemble de la scène politique camerounaise va se laisser prendre en otage par un groupuscule de politiciens inconséquents. Nous avons pris des dispositions pour que d’ici la fin des opérations électorales, les Camerounais aient exercé leur devoir civique, citoyen et républicain. Nos militants qui n’allaient pas souvent voter, alors qu’ils sont régulièrement inscrits, ont tous décidé qu’ils iront aux urnes dimanche pour donner la victoire au Rdpc », affirme Diba Manfred, président d’une sous-section du parti au pouvoir à Douala 5ème.

Son de cloche presque identique pour une de ses camarades de Douala 1er, « Si les partisans de Kamto veulent, ils n’ont qu’à aller voter le Sdf ou tout autre parti sinon ils vont se retrouver complètement broyés à cause de la décision du dictateur du MRC. Il y aura un exécutif communal à Douala 1er, et des députés à Wouri-Centre ; que les militants du MRC aient voté ou pas, les décisions qui seront prises par les élus s’appliqueront à eux aussi, à moins qu’ils prennent les armes pour empêcher les institutions de fonctionner normalement. ».

Du côté du MRC, on boit du petit lait, en observant combien le mot d’ordre de boycott est presque un succès total dans toute la ville : On se moque même de voir les cars et autres véhicules de la police et de la gendarmerie rentrer à l’intérieur des quartiers, comme pour dire aux populations qui ne se pressent pas vers les bureaux de vote qu’ils les ont à l’œil, et que les lendemains d’élections s’annoncent déjà gros d’opérations rétorsives ou répressives.

A Douala 1er où le candidat Biya l’avait officiellement emporté à la majorité relative contre Maurice Kamto lors de la présidentielle de 2018, les camarades de Michèle Sonia Ndoki* espèrent « que les choses continueront ainsi jusqu’à la fin, et que les partis de l’opposition qui ont pris l’option d’aller à ces élections ne vont pas perdre de vue que le seul véritable combat qui vaille la peine est celui de la transformation démocratique du Cameroun dans l’intérêt de ses populations, et qu’ils ne vont pas aider le régime Rdpc à truquer le taux de participation, car les nouvelles que nous recevons font craindre un taux d’abstention historique en Afrique ; y compris à Yaoundé ».

Ainsi vont des élections dont le seul véritable enjeu est de savoir si le Social Democratic Front (SDF) reste le leader de l’opposition parlementaire, après que la dernière élection, à savoir la présidentielle de 2018, a révélé, du moins si l’on s’en tient aux résultats proclamés par le Conseil Constitutionnel, que la deuxième force politique au Cameroun était Maurice Kamto, et par ricochet ou extrapolation, son parti, le MRC. Le SDF qui occupe jusqu’ici le deuxième rang en terme de représentation au sénat, à l’Assemblée Nationale et dans les communes avait eu le plus mauvais score de son existence, son candidat se classant seulement en 4ème position, derrière au moins les candidats de deux partis qui prenaient part pour la toute première fois à une élection présidentielle.

*L’avocate Michèle Ndoki qui a reçu trois balles dans les deux jambes après qu’un policier lui eut tiré dessus à cinq reprises le 26 janvier 2019, et qui a ensuite séjourné huit mois durant en prison, est, en plus d’être  la Vice-présidente du Mouvement des Femmes du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun, la Secrétaire de la Fédération Communale du MRC de Douala 1er. C’est donc elle la cheffe politique du MRc dans cette circonscription politique et électorale du MRC.

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