Cameroun : Sale temps pour le journalisme debout

Le 9 mars 2020 le MINAT a tenu un point de presse pour dénoncer l’activité de certaines organisations de défense des droits humains en lien avec la guerre dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Il en a profité pour « inviter les médias à cesser d’être des relais des rapports erronés contre les forces de défense et de sécurité diffusés par les ONG aux ordres.

Equinoxe TV, STV et Radio Balafon, le Journal Le Jour, pour ne citer que ces médias, sont particulièrement et singulièrement interpellés. Pour me faire bien comprendre dira-t-il, je vais employer cette métaphore bien connue : « Celui qui vend les œufs ne doit jamais chercher la bagarre ». Le Cameroun n’a pas besoin d’une radio de mille collines. Les médias n’ont pas pour vocation de jeter de l’huile sur le feu. En matière de droit, le voleur et le receleur sont tous condamnables. A bon entendeur salut ! ».

Cette sortie du porte-étendard de l’aile sécurocrate du régime ne fait pas que fixer « l’axe du mal » ou présenter la tête de gondole des ennemis désignés de la république. Elle couve également une stratégie particulièrement perfide et politiquement calculée. Celle-ci se résume en quatre points. 

Le sissia

À travers cette sortie a priori circonstancielle c’est le parti-État qui cherche à s’imposer spectaculairement, à s’exhiber ostentatoirement, à sissia (intimider) les plus téméraires pour signifier à la masse que le pouvoir attend d’elle obéissance et discipline. Bien plus encore, cette sortie témoigne de la tentation récurrente de mettre sous séquestre toute personnalité publique qui refuse de souscrire d’emblée à la propagande gouvernementale. Sinon comment comprendre (autrement que par leur accointance avec la satrapie) que certains « journalistes » en l’occurrence Ernest Obama et Jean-Jacques Ze puissent prôner orbi et urbi les rafles et la dératisation d’un groupe de la population sans être inquiétés ? Comment comprendre que la CRTV (média public) puisse donner la parole à de faux observateurs internationaux à l’occasion de l’élection la plus importante du pays sans que cela soit suivi de l’ouverture d’une enquête judiciaire ?

Autant dire que pour les caciques et affidés de ce régime, l’éthique est toujours élastique. Bien loin du souci déontologique et des grandes envolées rhétoriques sur la défense de la patrie, le message est clair et précis : Louangez la cour royale, faites « l’atakou » du roi, soyez les caisses de résonance du discours officiel et vous ne serez jamais inquiétés.

L’autocensure

Nonobstant ce qui précède, la sortie d’Atanga Nji vise surtout à instaurer un climat d’autocensure. Loin d’être un avertissement qui sera nécessairement suivi d’effets, le but de sa manœuvre consiste à forcer les médias à s’autocensurer.

Le choix même du proverbe jette une lumière vive sur le despotisme sournois qu’il recouvre. Atanga Nji invite les propriétaires des médias qui auraient l’outrecuidance de penser en dehors de la boîte gouvernementale à réfléchir davantage aux conséquences financières qu’ils encourent. Autrement dit, le régime veut pousser les médias à intérioriser l’autocensure et ce, en devenant eux-mêmes l’instrument de leur propre censure. Cette réflexion devrait, pense-t-il, les amener à incorporer les limites de la susceptibilité du parti-État et à cantonner le traitement de l’actualité politique, sociale et militaire dans les frontières du cap fixé par le gouvernement. En 1784, Beaumarchais décrivait déjà cette pratique dans les termes qui suivent: «  Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

Il va sans dire qu’à l’époque des réseaux sociaux et de la mondialisation des médias, tout autocrate préfère une autocensure à une censure directe (fermeture d’un média, arrestation d’un journaliste, etc.). Il sait « qu’aucune prison n’est plus efficace que la prison sans barreaux de l’autocensure ». Autant dire que ce qu’il faut redouter après les sorties d’Atanga Nji, ce n’est pas la répression à ciel ouvert, mais le costume de pseudo-républicain brodé au patriotisme de pacotille qu’il pousse insidieusement à arborer pour mieux abjurer la/notre liberté l’expression. La meilleure arme de ce régime contre l’exigence de reddition des comptes, c’est la servitude volontaire des camerounais et l’autocensure de toutes positions contraires à l’orthodoxie régnante.

L’évitement

Outre le recours au sissia et à l’autocensure, la propension de ce régime à fabriquer des bouc-émissaires, à inventer des théories du complot et à livrer cette fiction à la vindicte de ses partisans est aussi une habile pirouette, une subtile fuite en avant qui lui permet d’interdire toute critique de son action tout en faisant l’économie d’avoir à répondre aux questions (légitimes et non complaisantes) des citoyens et médias. Je suis singulièrement en train de dire qu’en transformant les médias en ennemis, en collabo d’une supposée conspiration contre le Cameroun ; en revendiquant un droit de préemption morale, le régime essaye subrepticement de disqualifier par avance et à peu de frais toute remise en cause de son option militaire comme « réponse » à la crise anglophone. Mais peut-être faudrait-il lui rappeler que ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait tomber la maladie. Qu’il parvienne à obtenir une forme de Patriot Act tropical, une sorte de guerre à huis clos ne changera rien au fait que cette guerre civile fratricide n’accouchera pas de la paix. Ce qui est triste et fort regrettable j’entends dire, c’est que le gouvernement de l’État du Cameroun finira tôt ou tard par s’asseoir à une table de négociation avec les partisans de l’État fédéré et de l’Ambazonie. Il sera peut-être tard pour l’unité du pays, mais certainement trop tard pour de milliers de vies humaines innocentes. Hélas.

L’ambition personnelle

Du reste, le zèle sécurocrate et le larbinisme sous Biya sont des pratiques à haute rentabilité politique. Jacques Famé Ndongo, Jean De Dieu Momo, Issa Tchiroma (et plus récemment) Luc Sindjoun en savent quelque chose, eux qui rivalisent d’ingéniosité pour témoigner une déférence enjouée et sans faille à Biya. Je me permets d’ouvrir une petite parenthèse pour évoquer le cas Luc Sindjoun. Il est loisible de constater comment un homme politique avide d’honneurs, de rentes et de strapontin ministériel peut réussir en très peu de temps, au prix d’une déchéance morale, à déshabiller en lui le brillant universitaire. Il est ahurissant d’observer tous les reniements intellectuels et contorsions rhétoriques qu’il emprunte pour défendre un régime dont la morale élémentaire commande simplement de constater l’échec…cuisant. En fermant la parenthèse pour revenir à Atanga Nji, je m’autorise à penser que ces stridences politiques actuels, son zèle aux accents liberticides vise à témoigner une fidélité sans faille à Biya en prélude à un prochain remaniement voire à une alternance de gré à gré au sommet de l’État.

Au demeurant, loin de me contenter de souligner l’importance des médias dans un pays comme le nôtre, il m’apparaissait prépondérant de montrer comment le régime maquille la critique en conspirationnisme et l’(auto)censure en patriotisme. « Aucun système n’est plus contraignant que celui qui a remplacé la contrainte, le « tu dois », par la suggestion qui culmine en auto-privation de liberté ».

Si on n’y prend garde, les frêles balbutiements de la liberté d’expression et de la nécessaire reddition des comptes disparaîtront sous les oukases d’un pseudopatriotisme complaisant et politiquement calculé. Défendons la liberté d’expression. Contre la brume opaque d’une justice aux ordres d’un régime qui souhaite réduire au silence toute parole disconvenante, défendons nos médias. C’est dans les moments de grandes noirceurs qu’on a le plus besoin de médias libres. Ces scribes, ces témoins oculaires de l’histoire des peuples ont besoin de nous. Sans complaisance.

Christian Djoko

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