Télévision payante : comment les clans Ouattara et Bolloré se sucrent (Théophile Kouamouo)

Longtemps annoncée, EasyTV, l’offre de TNT payante lancée conjointement par les groupes français Canal + et Orange, est désormais commercialisée. Sa principale force, d’un point de vue marketing : le prix bas – 4000 F par mois, pour 25 chaînes. Easy TV peut donc espérer plusieurs centaines de milliers d’abonnés dans un avenir plus ou moins proche. Une belle manne financière en perspective.

A priori, on aurait pu espérer que cette manne profite à la construction d’un paysage audiovisuel ivoirien solide, et finance le développement – et l’expansion en Afrique – des PME spécialisées dans la production de contenus. Un secteur déjà dynamique en dépit de ses moyens minuscules, les chaînes locales gratuites financées par la publicité ne générant pas assez de ressources pour l’appuyer efficacement. Rappelons que c’est à travers un dispositif fondé sur de la télévision payante ayant une obligation stricte de financer le cinéma français que ce dernier s’est renforcé ces dernières décennies, en dépit d’une faible potentialité à l’export…

Dominique et Alassane Ouattara

Mais non ! Comme d’habitude, l’affairisme du clan Ouattara et son inféodation aux intérêts françafricains ont tout gâché. La majorité des chaînes qui profiteront de ce “guichet” sont étrangères. 19 sur 25, c’est-à-dire 76% ! Le colonialisme économique et culturel dans toute sa splendeur…

Le colonialisme économique et culturel dans toute sa splendeur !

Parmi les 19, 14 sont françaises, soit plus de la moitié de l’offre globale. Une est indienne (Zee TV) et trois sont américaines (E !, MTV et Penthouse Black). Toutes ces chaînes viennent se déverser sur le public ivoirien – et en tirer du profit – sans être contraintes à des objectifs de production locale. Soit dit en passant, une chaîne à caractère pornographique, spécialisée sur les Noirs, donc fondée sur l’exploitation sexuelle des corps noirs, a-t-elle une place dans une offre aussi grand public ? Quelles valeurs sont ainsi promues ? 

Passons. Juge et partie, diffuseur et éditeur, actionnaire majoritaire de télévision nationales et internationales, le groupe Canal +, du dignitaire de la Françafrique Vincent Bolloré, se taille la part du lion. 9 chaînes sur 25, soit 36% de l’ensemble du gâteau. Il s’agit de Novelas, C 8, InfoSport +, Canal + Sport, Planète +, Télétoon +, Piwi +, et A + Ivoire. Dans certains segments de marché, comme le sport et les programmes jeunesse, il s’octroie de beaux monopoles. Exit donc la qatarie BeInSports, qui taille des croupières à Canal en France. Exit le groupe M6, concurrent en France. Gulli, leader de la télévision pour enfants dans l’Hexagone, qui a créé un décrochage africain avec Gulli Africa, ne viendra pas déranger les chaînes Canal.

Même l’Etat ivoirien, deuxième éditeur, ne s’est octroyé que 3 chaînes sur 25 ! Pourquoi un tel privilège ? Il est bon de savoir que Nathalie Folloroux, la fille de Dominique Ouattara, est aux dernières nouvelles la directrice des chaines Canal + chez Canal + International. Conflits d’intérêt à tous les étages !

La famille présidentielle et les barons du pouvoir s’octroient un monopole local

Les chaînes d’émanation nationale dans le bouquet Easy TV sont au nombre de sept. Parmi elles, les 3 chaînes de la RTI. Deux chaînes appartenant en tout ou partie à la famille Ouattara, à travers Nathalie et Loïc Folloroux, les enfants de Dominique Ouattara, sont également disponibles (A + Ivoire et NCI). Pour le reste, il y a la chaîne LifeTV de Fabrice Sawégnon, communicant historique du couple présidentiel, et (à venir) la chaîne Ivoire TV Music, de Zoumana Bakayoko (photo ci-dessus), le frère d’Hamed Bakayoko, puissant ministre de la Défense et membre du premier cercle autour d’Alassane et Dominique Ouattara. Avant de quitter (officiellement) le palais présidentiel, le clan Ouattara se donne les moyens de devenir incontournable dans le paysage audiovisuel ivoirien.

Au milieu de toutes ces considérations affairistes, les producteurs de contenus ivoiriens sont un peu, sinon complètement oubliés. Le nombre d’emplois créés, dans un environnement dominé par une production importée, est sans commune mesure avec ce qui aurait été possible si l’objectif était de dynamiser l’économie et les PME nationales.

Théophile Kouamouo

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