Vie et Mort du Cardinal Tumi : le régime Biya débarrassé d’un empêcheur d’entuber en rond, le Cameroun perd une autorité morale hors-pair

Un monument s’effondre au Cameroun

Le Cameroun est en deuil depuis les premières heures du samedi 3 avril 2021. Les Camerounais de tous les horizons, sans distinction de religion d’ailleurs, pleurent un grand homme de l’entre-deux siècles, qui a tiré sa révérence sans tambours ni trompettes, aux alentours de trois heures du matin.

L’homme qui était devenu Archevêque émérite de Douala en 2009, laissant la direction de l’église de Dieu qui est à Douala à son Coadjuteur, Monseigneur Samuel Kléda  fut le premier Camerounais et le seul à avoir été créé Cardinal, et le sera resté jusqu’à cette nuit fatidique du 2 au 3 avril 2021 où il quitte définitivement cette vallée des larmes qu’est la terre des hommes.

Mais ce n’est pas seulement pour ses statuts de Prince de l’église et surtout de berger des enfants de Dieu depuis son ordination en 1966 que Son Eminence Christian Cardinal Wiygang Tumi était l’une des personnalités camerounaises préférés, sinon la plus consensuelle. Le sens de la justice de cet homme qui savait dire leur fait aux puissants pour qu’ils ne perdent jamais de vue que si le pouvoir vient de Dieu, son détenteur a la mission impérative d’œuvrer au bien-être des créatures de Dieu, et ne doit en aucun cas, ou sous aucun prétexte, se laisser prendre à la tentation d’asservir ces dernières ou les rendre misérables.

Croisé contre l’oppression et la répression, cet anglophone formé en Sciences de l’Éducation au Nigeria, licencié en théologie de l’Institut catholique de Lyon en France et Docteur en  Philosophie de l’Université de Fribourg en Suisse, l’était également contre la corruption en particulier et la malgouvernance en général, qui, combinées aux deux premiers travers, constituaient le cocktail explosif qui faisait du Cameroun un pays assis sur un volcan.

L’homme de Dieu au verbe haut et vert était aussi un adepte, pour ne pas dire un prédicateur de la non-violence, au point de dérouter ceux qui eu égard à ses prises de position, se méprenaient sur son compte et le prenaient pour un irréductible va-t-en-guerre. A titre d’illustration, l’auteur de ces lignes garde en mémoire un entretien avec le Cardinal Tumi, il y a un peu plus d’un quart de siècle, dans le bureau de ce Prélat majuscule à l’archidiocèse de Douala. L’homme de Dieu n’avait pas hésité à reprendre son hôte, qualifiant ses idées de « violentes », alors que celui-ci relevait la scélératesse de l’administration des affaires du pays par ses dirigeants. Ce n’est que rétrospectivement, l’expérience et la compréhension amenées par les années aidant que cet interlocuteur du Cardinal comprit que le propos de cette autorité morale était en fait une invite paternelle à ne pas céder à la tentation de passer de l’autre côté de l’obscur pour apporter une réplique criminelle à une offense parfois manifestement insupportable.

Ni va-t-en-guerre ni fataliste, un combattant de la vérité profonde

Tel était le Cardinal qui surprendra toujours son monde par sa volonté de ne pas toujours faire chorus avec les loups… de la violence.   Il l’a payé de moult avanies, émanant des puissants du régime en place au Cameroun depuis 1982 ou de leurs proches. Ces dernières années, il était aussi incompris de certains Camerounais épris de sympathie pour la cause des sécessionnistes qui,  l’ayant auparavant pris pour un opposant au régime de Yaoundé, considéraient dès lors ses appels à la modération et au dialogue comme de la trahison, en tout cas, une manière d’épouser les positions du régime qui n’a pas de cesse de taxer de terrorisme ceux des anglophones qui ont pris illégalement les armes pour faire face à l’oppression dont ils faisaient l’objet de la part des forces de défense et de sécurité camerounaises.

Le Cardinal fut même enlevé par un des groupes séparatistes et soumis à un humiliant interrogatoire  le 5 novembre 2020, alors qu’il se trouvait en compagnie du Chef traditionnel des Nso, Fon Sehm Mbinglo II, et libéré 24 heures plus tard.

De sources proches des kidnappeurs, Monseigneur Tumi était victime de son âge très avancé et ses positions pouvaient se comprendre comme tenant de l’irréalisme qui caractérise aussi bien les personnes trop âgées que les plus jeunes : « Quand le Cardinal dit que nos frères de la diaspora devraient plutôt créer un  prti politique pour défendre notre cause, il s’aligne, sans le savoir, derrière le régime qui reproche aux anglophones de la diaspora de soutenir la lutte armée des restaurationnistes. Mais aussi il ignore les réalités de ce pays où seul le Rdpc de Paul Biya peut tenir des meetings et autres conférences, les réunions des autres partis politiques étant systématiquement interdites ou annulées à la dernière mnute. Venant de quelqu’un qui a longtemps critiqué les forfaitures et contradictions du régime, je crois que l’âge de ce Vicaire du Christ doit lui dicter des principes que nous ne sommes pas en mesure de comprendre, sauf à croire qu’il souffre du syndrome du reniement encore appelé “syndrome Jean de Dieu Momo” », nous confiait peu après la libération de l’Archevêque émérite de Douala, Julius Kum, Camerounais anglophone exilé aux États-Unis, avant de conclure : « Mais de là à dire qu’il est un vendu ou un traître à une cause anglophone qui n’a jamais été la sienne, il y a un excès dont il faut se passer ».

Des membres du leadership ambazonien que Cameroonvoice a pu contacter après que Monseigneur Tumi a été de nouveau enlevé fin janvier dernier, ont cependant nié une quelconque implication dans les enlèvements « inutilement compromettants » des 5 novembre 2020 et 30 janvier 2021 de l’évêque. En revanche, ils ont constamment accusé « des groupuscules à la solde du régime qui posent de temps à autre des actions d’éclat très négatifs ou marquants qu’ils imputent ensuite à notre mouvement.  Mais nous ne sommes pas des plaisantins pour poser des actes irréfléchis. Même les moins instruits de nos éléments sont plus intelligents que les membres du régime qui créent des groupes armés pour nous infiltrer, et je peux vous jurer que bientôt l’identité véritable et l’affiliation exacte de ceux qui ont pris le cardinal l’an dernier et fin janvier en otage  vous seront révélées. Et vous serez surpris de constater que ce ne sont pas des sécessionnistes, et que le Cardinal, dans sa volonté de voir le bain de sang et l’hécatombe s’arrêter a dû répondre positivement à ceux qui l’ont invité à jouer à ce jeu. ».

Ecce homo

Le premier et seul cardinal camerounais, Christian Wiygang Tumi, était né le 15 octobre 1930 à Kikaikelaki (par Kumbo).

Il fut ordonné prêtre le 17 avril 1966 au diocèse de Buéa, Il poursuit sa formation en sciences de l’éducation au Nigéria puis à Londres (Grande-Bretagne), obtient une licence en théologie à l’Institut catholique de Lyon (France) et soutient une thèse de doctorat en philosophie à l’Université de Fribourg (Suisse). Une fois rentré au Cameroun, il est nommé recteur du grand séminaire régional de Bambui (archidiocèse de Bamenda).

Le 6 décembre 1979, le Père Christian Tumi est nommé évêque de Yagoua dans la province du Nord du Cameroun. Un mois plus tard, le 6 janvier 1980, il est consacré par le pape Jean-Paul II en personne. Le 19 novembre 1982, il devient archevêque coadjuteur de Garoua, et moins de deux ans plus tard, le 17 mars 1984, il devient archevêque de Garoua qu’il dirige sept années durant, puisque le 31 août 1991, il est nommé Archevêque de Douala. Auparavant, il aura été créé Cardinal par le Pape Jean-Paul II lors du consistoire du 28 juin 1988 avec le titre de cardinal-prêtre de Santi Martiri dell’Uganda a Poggio Ameno. Au passage, il aura été plusieurs fois président de la Conférence Nationale Épiscopale du Cameroun, notamment dans la période 1985-1991 et beaucoup plus tard.

Tumi préside la conférence épiscopale camerounaise entre 1985 et 1991. Il se retire de sa charge d’archevêque le 17 novembre 2009 à l’âge de 79 ans. Son coadjuteur, Mgr Samuel Kleda lui succède.

Il est nommé cardinal par le pape Jean-Paul II lors du consistoire du 28 juin 1988 avec le titre de cardinal-prêtre de Santi Martiri dell’Uganda a Poggio Ameno.

L’homme qui quitte la scène à 91 ans après avoir été Archevêque émérite de Douala depuis sa retraite en 2009, était au sein de la Curie romaine, membre de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, de la Congrégation pour l’éducation catholique, de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, du Conseil pontifical « Cor unum » pour la promotion humaine et chrétienne et du Conseil pontifical pour la famille.

En sa qualité de cardinal, Monseigneur Tumi avait participé au conclave de 2005 pour l’élection de Benoît XVI. Mais ayant atteint la limite d’âge (80 ans) le 15 octobre 2010, il ne pouvait plus prendre part à celui de 2013 qui voit l’élection du pape François.

Fervent adversaire comme la majorité des Camerounais de la dépénalisation de l’homosexualité, il s’était prononcé en 2009 contre la décriminalisation de cette pratique sexuelle, sabrant même le gouvernement qui avait ratifié la Déclaration de Maputo de 2003 sur les droits humains en Afrique.  

Le 9 septembre 2008, le cardinal Tumi reçoit le prix Cardinal von Galen, de l’ONG Human Life International  « en reconnaissance de près d’un demi-siècle de pastorale de ce Prélat en faveur de la famille, des laisser pour compte, de l’avènement et du respect du jeu démocratique au Cameroun ». Le 15 novembre 2011, il reçoit le Prix de l’Intégrité 2011 de  Transparency International.

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