Canada : Québec discrimine les étudiants africains, de nombreux Camerounais inclus

Destination privilégiée de nombreux étudiants africains dont des Camerounais, le Canada semble hostile à la présence des immigrés sur son sol; Immigration Canada rejette massivement, depuis plusieurs années, les demandes de permis d'études provenant de certains pays d'Afrique francophone.

Depuis plusieurs années, les demandes de permis d’études provenant d’Afrique francophone sont massivement refusées par Ottawa. Ce n’est pas pour arranger les institutions universitaires et autres centres de formation professionnelle. De l’avis de nombreux universitaires avertis, il y a un manque d’arrimage dans l’application des stratégies des gouvernements provinciaux et fédéral, constate Pierre Cossette, recteur de l’Université de Sherbrooke et président du Bureau de coopération interuniversitaire.

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un tel problème est soulevé. Au printemps, un rapport gouvernemental du Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration avait mis en exergue cet enjeu. Différents témoins ont relaté des exemples identiques, et les membres de ce comité avaient recommandé à Immigration Canada d’examiner les taux d’acceptation des étudiants étrangers dont les demandes sont traitées en Afrique, plus particulièrement dans les pays d’Afrique francophone et d’élaborer un plan pour augmenter les taux d’acceptation des étudiants de cette région.

L’an passé, les cégeps ont accueilli près de 5000 étudiants étrangers, dont plus de deux tiers de Français. Un nombre en hausse constante depuis une décennie. Le nombre d’Africains est cependant insignifiant. On compte par exemple autant de Camerounais accueillis dans le réseau collégial public que de Chinois, soit environ 4 % des effectifs internationaux.

Au Québec, le taux de refus de ces dossiers est nettement plus élevé que dans le reste du Canada. En moyenne, tous pays confondus, 61 % des demandes de permis d’études visant un établissement québécois, qui avait déjà donné son accord à l’étudiant, ont été rejetées en 2020. Des chiffres bien différents de l’Ontario (47 %) et de la Colombie-Britannique (37 %), les deux autres provinces qui accueillent le plus d’étudiants étrangers au pays.

Ces données varient encore lorsqu’on se penche sur la citoyenneté de ces étudiants. L’immense majorité des demandes provenant du Sénégal, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Togo, de la Guinée, de l’Algérie ou de la République démocratique du Congo – des pays où la langue française est couramment utilisée – sont refusées par Immigration Canada.

Selon l’entourage du nouveau ministre fédéral de l’Immigration, Sean Fraser, ce dernier aurait été troublé par ces récentes révélations. Il est au fait de l’enjeu, il se penche sur la question et a demandé des pistes de solution, car les chiffres semblent indiquer un problème,

« Il y a un traitement clairement différencié selon la région du monde. C’est inacceptable dans un pays qui se veut un leader de la défense des droits et libertés, et qui prône l’absence de discrimination basée sur la race, la langue ou l’origine », a confié  Bernard Tremblay, président de la Fédération des cégeps.

Cette situation nuit à l’image des cégeps qui tentent de recruter des étudiants à travers le monde pour assurer la vitalité de nos programmes, reprend-il.

On se bat, mais on fait face à une action bureaucratique indescriptible et un bourbier qui met vraiment à mal nos efforts, reprend Bernard Tremblay.

Face à cette problématique, des établissements ont confié à Radio-Canada avoir abandonné l’idée d’attirer des étudiants africains. C’est le cas par exemple du Cégep de Matane.

On a consacré beaucoup d’efforts en Afrique du Nord, pour très peu de résultats. On a toujours été confrontés à la difficulté d’avoir ces permis, raconte Brigitte Lavoie, qui s’occupe du développement international de l’établissement.

Même constat dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. C’était 99 % d’énergie pour 1 % de rendement, se désole France Voisine, directeur adjoint des études du Cégep de Saint-Félicien.

« C’est discriminatoire, c’est certain. Pourquoi ce serait si simple pour un étudiant français et si compliqué pour un étudiant africain? C’est frustrant. », croit France Voisine, directeur adjoint des études du Cégep de Saint-Félicien

« C’est une aberration totale, surtout au moment où il y a des besoins de main-d’œuvre, affirme Sylvain Blais. C’est incohérent, souligne pour sa part Sabrina Potvin, coordonnatrice au Cégep de Jonquière. Ce dernier a récemment haussé le ton pour déplorer le refus d’Immigration Canada visant des étudiants ghanéens, qui avaient pourtant obtenu une bourse d’excellence du Québec. «C’est un non-sens et c’est préoccupant. On a besoin d’une explication. Est-ce qu’on recrute pour rien dans certains pays? On a besoin de savoir», lance-t-elle.

Face au nombre important de demandes de résidences temporaires provenant de l’Inde et de la Chine, Immigration Canada a lancé, dès 2018, un programme d’intelligence artificielle pour traiter les demandes de visas touristiques. Ce système, qui a pour objectif d’éliminer certains biais discriminatoires, a, depuis, été élargi à l’étude des demandes de permis d’études de ces deux pays, qui se comptent, annuellement, par dizaines de milliers.

Avant la pandémie, en 2019, le taux d’acceptation des demandes de permis d’études étaient de 64 % pour l’Inde et de 85 % pour la Chine.

Ce programme d’intelligence artificielle est différent de l’outil informatique utilisé par les agents d’immigration pour analyser les dossiers provenant d’autres pays. En 2018, pour accélérer le traitement de ces demandes, Immigration Canada a lancé Chinook. Il s’agit d’un système qui réunit différentes informations dans une feuille de calcul Excel, avant que l’agent ne prenne une décision finale.

Plusieurs universités tiennent un discours similaire. Ce phénomène n’est pas nouveau, regrette le chancelier de l’Université de Montréal, Frantz Saintellemy.

« Il y a une culture, une incompréhension et une ignorance de l’apport de ces étudiants à la culture et à notre société canadienne. » selon  Frantz Saintellemy, chancelier de l’Université de Montréal

Ce dernier cite l’un des principaux motifs de refus avancés par Immigration Canada : la crainte, par les agents, que l’étudiant ne retourne pas dans son pays d’origine. Mais dans les faits, dit-il, c’est le genre d’immigrants qu’on veut. Il aura développé des compétences, il se sera intégré. On veut qu’ils restent le plus longtemps possible.»

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