De Patrick Mboma à Abdoul Djalil : Pourquoi change-t-on de nom en islam?

Islamisé il y a quelques années, l'ancien footballeur international camerounais Patrick Mboma s'appellera désormais Abdoul Djalil. Il s'est affiché à son nouveau jour cette semaine à Douala. Voici pourquoi on change de nom en Islam avec l'éclairage de Bana Barka.

Dans sa quête de vérité, il arrive que le cheminement spirituel d’un homme l’amène à changer de religion et à en adopter une nouvelle. Cette révolution est telle que pour la marquer symboliquement dans le christianisme par exemple on donnait un nom de baptême : au nouveau né certes, mais aussi au nouveau converti, né de nouveau, dont l’entrée dans la nouvelle religion était perçue comme une entrée dans un nouveau monde, dans une nouvelle communauté au sein de laquelle il s’identifiera par un nouveau nom inspiré du saint honoré le jour de sa naissance ou tout simplement tiré du calendrier parmi les prénoms hébraïques (Adam, Jacob, Salomon, David) bibliques (Jean, Marie), greco-chrétiens (Christophe [qui porte le Christ] ), etc.

Bref, l’habitude a été prise dans les entrées en religion de prendre un nom, qui s’ajoutait à l’identité du converti comme un “prénom”, le nom de famille encore appelé “patronyme” restant généralement inchangé. Les personnes qui ne disposaient pas de nom de famille étaient des orphelins dont les parents étaient inconnus, les anciens esclaves (les Antillais par exemple) ou encore les personnes dont les patronymes, par les hasards de l’histoire, avaient fini par devenir des prénoms…En islam les choses sont un peu différentes. Lorsqu’un enfant naît, son père lui donne un nom, n’importe lequel, pourvu qu’il ne renvoie pas à une mauvaise chose ou à une autre divinité.

On recommande de choisir des noms dont le sens est élogieux ou déférent. Quand le père du Prophète naît dans l’Arabie polythéiste, on lui donne le nom d’Abd’Allah (Esclave de Dieu). Lorsque le Prophète lui même naît, sa mère lui donne le nom de Muhammad ( Le digne de louange). Surpris, son entourage lui objecte: personne ne s’est jamais appelé ainsi… Mais l’enfant gardera ce nom original et, selon les normes onomastiques arabes, sera désormais désigné comme Muhammad Ibn AbdAllah Ibn AbdAl Muttalib… Al Quoreich. Plus tard quand il sera désigné comme Prophète, il appellera les gens à la religion de soumission à la volonté de Dieu (islam). Ceux qui accepteront son message seront désignés comme “muslimin”, c’est-à-dire musulmans, soumis à la volonté de Dieu. Les Arabes étaient certes devenus polythéistes, ou plus exactement “mushriq” (associateurs), mais ils avaient gardé un lien vivace avec l’histoire, la culture et quelques rites abrahamiques. Ainsi trouvait-on des noms avec référence à Allah, mais aussi malheureusement des noms qui traduisaient la vénération ou l’attachement à une divinité autre qu’Allah.

Lorsqu’un Arabe mecquois décidait donc de s’islamiser, c’est-à-dire de revenir en somme à la religion monothéiste pure qui avait été celle d’Abraham et qui était restaurée par Muhammad, il lui suffisait de déclarer qu’il n’y a point d’autre dieu qu’Allah et que Muhammad est son Messager. Cette attestation de foi, appelée “chahada”, premier pilier de l’islam, suffisait à faire de lui un musulman. Il n’y avait pas de nom de conversion en islam: Kadjidja la première femme à se convertir est restée Khadija, Ali le premier enfant est resté Ali, Bilal le premier muezzin est resté Bilal, et le premier adulte Abu Kaaba est…devenu Abu Bakr. Pourquoi? Parce que son nom signifiait “esclave de la Maison de Dieu”. Or en islam, il s’agissait d’être directement soumis à Allah et non pas à un lieu de culte, fut-il dédié à Lui.

Ainsi tous ceux qui portaient un nom qui faisait référence à un culte ou à une vénération autre que celle d’Allah (Créateur de l’humanité et de l’Univers) devaient remplacer le nom impie par un autre nom de leur choix. Comme ils étaient arabes, ces nouveaux noms étaient naturellement arabes ou tiré de l’histoire religieuse (le Prophète donna à un de ses fils le nom de Ibrahim, le “Père du monothéisme”) . Par la suite, lorsque l’islam s’étendit au-delà de l’Arabie, au sein de peuples non arabes (perses, africains, européens, etc.) certains reconvertis (“nouveaux convertis”) par amour du Prophète prirent le nom de Muhammad le Messager dont ils venaient de choisir la voie, mais aussi les noms et surnoms de ses pieux compagnons tels que Abu Bakr (Aboubakar, Boukar, Bakary, Boubakari, Bouba), Umar (Oumar, Oumarou, Oumaraïni, Oumara; ), Uthman (Ousmane, Ousmanou, Mana, Mane [?]), Ali (Aliou, Alioum). Leurs épouses prirent souvent le nom de la mère du Prophète, Amina (Aminatou, Amy), les noms de ses épouses (Khadija, Aicha, Hafsa, Saffiya, etc.), de ses filles (Fatima)…

L’adoption et la transmission d’un nom lié à Muhamad et à ses compagnons étaient donc devenues un signal de l’attachement que l’on avait pour le Prophète d’Allah. En Afrique et ailleurs, pour marquer cet attachement lors de leur conversion, les nouveaux entrants tiennent à faire peau neuve et à signaler leur nouvelle croyance par l’adoption d’un “nom musulman”, bien qu’il n’y ait pas comme on l’a vu de noms spécifiquement musulmans (à part peut-être Abd’Allah et ses variantes). Les nouveaux entrants prenaient donc un nouveau nom musulman à consonnance arabe, encouragés par les marabouts qui tenaient ainsi à les engager dans une Oumma qui les reconnaîtrait ainsi plus facilement, puisqu’ils portaient des noms que tout musulman connaît et vénère. D’une génération à l’autre, le nom arabe adopté se transmet, prend souvent la place du patronyme, et continue en s’associant à d’autres noms arabes ou d’origine arabo-islamique au point où parfois il éclipse les noms ethniques, donnant à entendre des combinaisons comme : Ali Aboubakar, Oumarou Abdoul, Ousmanou Ali, Boubakari Abdallah…

Certains, surtout de nos jours, trouvent que cela est une acculturation et que des Africains noirs n’ont pas à porter des noms arabes… même lorsqu’ils sont arabes! Bien que conscients de l’arabité de certains de leurs noms, les musulmans africains et d’ailleurs sont trop attachés à leur Prophète, à ses compagnons et au cadre geoculturel dans lequel ils ont évolué pour s’en démarquer. Le souci d’appartenance (belonging) à une Oumma atemporelle et supranationale l’emporte et fait que chaque fidèle musulmans est fier du nom qu’il porte, qu’il transmet, qu’il reconnaît comme islamique… En outre, le Prophète lui même a encouragé fortement à nommer les enfants par son nom. Dans un hadith, il est dit que plusieurs enfants d’un même parent peuvent même porter le nom Muhammad.

Ce qui a amené les croyants qui aimaient particulièrement le Prophète (Saw) à ne donner à leurs enfants garçons que le nom de Muhammad, suivi d’un numéro indiquant l’ordre dans la fratrie: 1. Muhammad Awwal; 2. Muhammad Sani; 3. Muhammad Saliou; 4. Muhammad Rabiou; 6. Muhammad Salissou, etc. Avec le temps le nom du Prophète s’éclipse et le numéro reste, faisant ainsi des Awwalou, Sani, Salissou et Rabiou des homonymes dont les liens tokoriques sont masqués apparemment, mais bien présents dans l’esprit des musulmans avertis. Les nouveaux entrants en islam prennent souvent le nom du Prophète comme nom “nom islamique”. Certains choisissent le nom d’un musulman qui les a marqué et souvent, pas dans la religion comme on pourrait le croire…

Il y a deux ou trois ans un jeune camerounais chrétien s’est islamisé à Douala et a choisi le nom de Muhammad Sallah, du nom de l’attaquant égyptien de Manchester United. C’est ce marqueur de buts qui l’avait marqué . D’autres choisissent leur nom pour des raisons qu’on ignore. J’ignore par exemple pourquoi Patrick Mboma a choisi “Abdoul Djalil”, qui renvoie à un attribut de Dieu. C’est un beau nom. Ce qu’il ne sait pas ou qu’il n’a pas voulu prendre en compte, c’est que le changement complet de nom n’était pas nécessaire. Il peut continuer par exemple à s’appeler “Patrick”, puisque c’est un très beau prénom, d’origine latine (“patricus”), qui désigne les patriciens, des hommes nobles de la Rome antique. Pour ce qui est de “Mboma”, mes connaissances en onomastique bassa ne me permettent pas de trop m’avancer.

Comme tous les Camerounais quand on dit “mboma” je pense “totem” serpent. Je ne sais pas si c’est le seul sens du mot, mais si c’était le cas ce serait une raison valable de le changer, pas forcément avec un nom arabo-musulman, mais avec un nom bassa qui renvoie, explicitement et sans ambiguïté, à une relation déférence à Dieu, à une bonne qualité, à un éloge, ou à un parent qui a lui-même un beau nom. Henry Patrick ou Abdul Djalil, l’essentiel est dans le fait qu’il se soit islamisé. Sous réserve de ce qui a été dit des noms à éviter, tout le reste n’est qu’onomastique .

Bana Barka

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