Guerre d’Ukraine – les USA pour faire avancer la liberté ou consolider l’empire ?

La désastreuse guerre d’Ukraine n’a pas encore trouvé son Francisco Goya, mais les reportages des journalistes donnent une image circonstanciée des morts et des destructions là-bas. Cette guerre, comme toutes celles qui l’ont précédée, c’est l’enfer.

Dans ses écrits sur la prétendue « bonne » guerre de 1939-1945, Nicholson Baker dans Human Smoke en a décrit les débuts comme le commencement de la fin de la civilisation, l’histoire des deux parties étant entachée par les crimes de guerre les plus horribles à l’image de la guerre d’Ukraine.

Les reportages de Nicholas Turse, Shoot Anything that Moves, sur la guerre au Vietnam, et de Vincent Bevins, The Jakarta Method, sur les massacres soutenus par Washington dans le monde entier pendant la guerre froide ont montré que les Américains dans ces deux cas étaient coupables de crimes de guerre.

Chalmers Johnson dans la trilogie Blowback et Dismantling the Empire a compilé de longues listes d’énormités américaines dans ce qu’il a appelé nos guerres impériales obsessionnelles en Irak et en Afghanistan.

Le bilan de Vladimir Poutine dans la guerre d’Ukraine est peut-être aussi mauvais que le proclament ses pires ennemis, mais même dans ce cas, il reste dans les normes de la guerre, malgré l’indignation sélective à son sujet. La guerre et les crimes vont de pair. Une question plus pertinente que celle sur les crimes de guerre de Poutine concerne les origines de la guerre elle-même.

Qui ou quoi a causé la guerre d’Ukraine? De cette première cause découlent des conséquences inéluctables qui sont d’un caractère criminel. Partant du principe que l’analyse historique doit s’efforcer de comprendre les motivations de toutes les parties à une guerre, l’argument russe mérite qu’on lui accorde de l’attention.

Roy Medvedev, l’un des historiens les plus connus de Russie et partisan de longue date de Vladimir Poutine, a accordé une interview le 2 mars 2022 au Corriere della sera. Medvedev, âgé de quatre-vingt-seize ans, a succinctement exprimé la vision du Kremlin sur la crise ukrainienne comme un affrontement impliquant bien plus que la préoccupation de Poutine à propos de l’expansion de l’OTAN aux frontières de son pays.

La métastase de l’OTAN en est simplement une illustration, mais la question fondamentale, pour la Russie, est l’incapacité de l’Amérique à comprendre que la période d’un ordre unipolaire fondé sur ses propres règles était terminée. Le temps est venu d’un changement de paradigme dans les relations internationales.

Comme exemple des échecs de l’hégémonie américaine, Medvedev a commenté les conséquences du rôle de supervision de Washington dans la transition de la Russie vers le capitalisme. Il faisait référence à la misère qui s’est abattue sur la Russie à la fin de la guerre froide et décrite par Joseph Stiglitz, économiste de l’Université de Columbia, lauréat du prix Nobel, dans Globalization and Its Discontents (2002).

Stiglitz ne trouvait rien de moral ni de compétent dans la manière dont la mondialisation avait été imposée au monde entier par le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le département du Trésor américain. La mondialisation s’est transformée en un programme d’enrichissement pour les élites internationales mettant en œuvre et bénéficiant du néolibéral Washington Consensus.

Lorsque Stiglitz en est venu à parler de la reconfiguration de l’économie russe après la guerre froide, dirigée par les États-Unis, et qui a évolué selon les conceptions des capitalistes convaincus de l’école de Chicago, adepte du libre échange, il a détaillé ce à quoi Medvedev faisait allusion dans son entretien avec le journal italien.

Cette course accélérée vers l’économie de marché a provoqué une augmentation effroyable de la pauvreté dans le pays. Le PIB russe a diminué des deux tiers entre 1989 et 2000. Le niveau de vie et l’espérance de vie ont chuté tandis que le nombre de personnes vivant dans la pauvreté a augmenté.

Les niveaux d’inégalité ont augmenté lorsque les oligarques ont profité d’informations privilégiées pour dépouiller le pays de ses actifs, qu’ils ont investis non pas en Russie, mais sur le marché boursier américain. Des milliards de dollars se sont envolés du pays.

Dans le même temps se développait l’émigration des jeunes Russes talentueux et instruits qui ne pouvaient imaginer aucun avenir pour eux-mêmes dans leur pays.

Revenant sur l’expérience russe des années 1990, Medvedev a exposé les conséquences sociales de ces années terribles comme la principale raison de la popularité de Poutine en Russie aujourd’hui. Après dix ans de tutelle démocratique occidentale, le pays s’est effondré. Medvedev a porté au crédit de Poutine le fait d’avoir relancé la Russie et de l’avoir ramenée au statut de grande puissance.

Les accusations portées contre lui dans les médias occidentaux, comparant son gouvernement à la tyrannie meurtrière de Staline, ont été rejetées par Medvedev comme une fausse interprétation de l’histoire russe.

Il avait vécu sous ces deux dirigeants. Il n’y avait aucune comparaison entre eux. La Russie était une société contrôlée, bien sûr, mais Poutine n’a pas présidé son système politique complexe en dictateur.

Fort de son grand prestige personnel dans tout le pays, Poutine avait le soutien du peuple russe lors de l’intervention en Ukraine. On peut déduire de l’interview de Medvedev que celui-ci approuvait le double raisonnement de Poutine concernant l’action de la Russie.

Premièrement, pour les Russes, l’alliance de facto entre les États-Unis et l’OTAN avec l’Ukraine constituait une menace existentielle, rendue encore plus dangereuse par l’inclusion d’éléments de droite radicale anti-russes dans les forces militaires de ce pays.

Depuis la réunion au sommet de 2008 à Bucarest, l’administration de George W. Bush a fait pression pour que l’Ukraine et la Géorgie deviennent membres de l’OTAN, qui est par définition et dans sa pratique une alliance anti-russe.

Par la suite, le déroulement des événements dans cette partie du monde a abouti le 10 novembre 2021 à la Charte américano-ukrainienne sur le partenariat stratégique. Cet accord a défini un processus d’intégration de ce pays dans l’Union européenne et dans l’OTAN.

En effet, les succès militaires de Kiev dans la guerre d’Ukraine contre la Russie révèlent l’ampleur du programme d’entraînement incessant de l’OTAN. Du point de vue du Kremlin, une invasion était devenue nécessaire pour empêcher une menace encore plus mortelle de se matérialiser à sa porte.

Au lendemain de la promulgation de la Charte et du refus américain de reconnaître les préoccupations de la Russie, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré que son pays avait atteint son « point d’ébullition ». Même ces mots crus n’ont pas réussi à impressionner les décideurs politiques à Washington.

Le secrétaire d’État Antony Blinken a lui-même fait une déclaration sur le droit de l’Ukraine de choisir sa propre politique étrangère et de demander si elle le voulait à devenir membre de l’OTAN, sans tenir compte du fait que ce noble principe n’aurait pas vocation à s’appliquer au Canada ou au Mexique si l’une ou l’autre ces nations découvrait son droit de conclure une alliance militaire avec la Russie ou la Chine.

La mobilisation ultérieure des troupes russes à la frontière ukrainienne a incité Blinken à parler plus clairement encore : « Il n’y a et il n’y aura pas de changement ».

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Ce qui ne peut changer pour l’essentiel est la Doctrine Wolfowitz. La position américaine en Ukraine découle de cette doctrine. Son objectif proclamé est au cœur de la deuxième partie du raisonnement de Poutine sur l’Ukraine.

En tant que sous-secrétaire à la Défense dans l’administration de George Herbert Walker Bush, Paul Wolfowitz est l’auteur du mémorandum d’orientation de la politique de défense de 1992. Ce document fondateur de la politique étrangère des États-Unis appelle au maintien de la suprématie américaine dans l’ère de l’après-guerre froide. Aucune superpuissance rivale ne doit être autorisée à émerger.

La domination unipolaire des États-Unis doit se maintenir à perpétuité. Les démocrates n’ont pas soulevé d’objection. Sous l’administration Clinton, la secrétaire d’État Madeleine Albright a annoncé que les États-Unis jouissaient d’un statut unique au monde en tant que nation indispensable.

Les deux partis sont d’accord pour préserver la primauté économique et militaire des États-Unis.

Il est devenu évident que cette volonté de suprématie américaine est ce qui préoccupe principalement Poutine lorsque, le 4 février 2022, lui et le président chinois Xi Jinping ont publié une Déclaration conjointe sur les Relations internationales et le Développement durable durant la période à venir.

Ils ont déclaré qu’en lieu et place de l’hégémonie américaine, la Charte des Nations unies serait une bien meilleure base pour les relations internationales. Bref, l’ordre unipolaire dont Medvedev parlera un mois plus tard devrait passer dans l’histoire ancienne.

Le danger de la crise actuelle avec la Russie en Ukraine et de celle à venir avec la Chine à Taïwan vient de la façon dont les principales puissances envisagent les menaces existentielles auxquelles elles font face. Pour les Russes et les Chinois, les enjeux immédiats sont territoriaux, pour les Américains, il s’agit de leur hégémonie mondiale.

Les règles dont parle l’administration Biden pour défendre sa politique ukrainienne sont celles que nous avons conçues et défendues depuis la Conférence de Bretton Woods sur les finances en juillet 1944.

La Doctrine Wolfowitz fait partie de l’un des nombreux aspects de la mentalité américaine du siècle, qui ont pris une forme institutionnelle tangible avec la création du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, et avec les mesures d’investissement et de soutien militaire du plan Marshall et de l’OTAN.

Toute cette panoplie de la puissance américaine est maintenant confrontée à son premier défi direct et franc depuis la fin de la guerre froide. Comment y faire face ? Nous pouvons continuer à attiser et alimenter la guerre d’Ukraine en fournissant de l’argent, des armes et en mettant en œuvre des sanctions économiques, tout en espérant que notre implication directe puisse être évitée.

Compte tenu de notre implication déjà multiforme, les incertitudes de la guerre réduisent considérablement les possibilités de nous tenir à l’écart des combats réels. Dans la guerre prolongée désormais envisagée, il est risqué de se baser sur une retenue durable des uns comme des autres.

Un règlement négocié serait une étape rationnelle, mais les grandes puissances qui s’imaginent être engagées dans un combat de droit divin pensent rarement au compromis tant que toutes les alternatives n’ont pas été épuisées. Ces alternatives incluent l’utilisation d’armes nucléaires.

Si l’on considère que la perpétuation de l’hégémonie américaine est notre problème principal en Ukraine et le motif fondamental de la réaction de l’administration Biden au défi de Poutine, il nous incombe en tant que nation de regarder franchement la politique que nous défendons.

Nous ne sommes pas là pour sauver le peuple ukrainien de la mort ou l’Ukraine de la destruction, deux objectifs qui seraient plus efficacement atteints en s’efforçant de mettre fin à la guerre le plus rapidement possible, au lieu de la perpétuer comme nous le faisons.

En prime, on peut ajouter que les bénéfices des sociétés d’armement sont en hausse, tout en leur permettant de croire au bien-fondé de leur aide à une cause ukrainienne presque universellement bénie par le système des médias de masse.

En dehors des États-Unis, cependant, la réaction internationale aux sanctions économiques inspirées par Washington contre la Russie donne un aperçu des divisions dans le monde à propos de la règle que nous défendons. Même dans les pays de l’OTAN, officieusement, la résistance aux sanctions monte par crainte de difficultés économiques pour les populations européennes.

Les prix de l’essence et de la nourriture augmentent tandis que les revenus stagnent ou diminuent, avec des perspectives bien pires à court terme lorsque les sanctions prendront pleinement effet. Pour un nombre croissant d’Européens, le coût final de l’adhésion à l’OTAN est déjà trop élevé.

Au-delà de l’Europe, la réaction à la crise ukrainienne est en faveur de Poutine, en partie parce que les pays du Sud dans leur ensemble savent qu’ils seront les plus vulnérables aux effets néfastes des sanctions imposées à la Russie.

De plus, le souvenir vif de l’impérialisme occidental dans les nations non blanches les porte à rejeter le récit de l’OTAN sur ses objectifs iréniques et philanthropiques. Les guerres de l’OTAN menées récemment en Serbie, en Irak et en Libye ont le même effet.

Que la grande majorité des pays de l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie n’aient pas approuvé les sanctions économiques suggère que la guerre en Ukraine est devenue un test décisif pour la thèse de Pankaj Mishra dans « The Age of Anger : A History of the Present » qui offre un portrait saisissant du ressentiment et de la haine causés par l’humiliation des peuples et des cultures privés de la protections des élites au pouvoir.

La preuve la plus visible de l’urgence mondiale qu’il décrit consiste en l’aggravation des inégalités de revenus et de la dégradation de l’environnement. L’ordre fondé sur nos règles pour lequel nous nous battons en tant que fournisseurs d’armes en Ukraine manque de fondement moral et nécessite une refonte en profondeur.

En persistant dans notre politique ukrainienne actuelle, nous pouvons espérer que cette fois, contrairement à toutes les autres fois depuis que Woodrow Wilson a mis les États-Unis sur la voie d’un monde sûr pour la démocratie, une guerre sauvage sera autre chose qu’un système meurtrier au service de ce que Thorstein Veblen aimait appeler « le bon vieux plan ».

Il voulait dire la sécurisation, le maintien et l’extension du contrôle de son pays d’origine sur les territoires, les marchés et les ressources du monde. Cette critique fondamentale de la politique étrangère américaine vient a été largement développée par deux de nos plus grands historiens, Charles Austin Beard et William Appleman Williams, dont le travail mérite d’être reconsidéré aujourd’hui alors que nous essayons de nous sevrer de l’empire en tant que mode de vie.

par Richard Drake.

source : Counterpunch

via La Gazette du Citoyen

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