«Sur l’autoroute de l’enfer climatique» : Les puissances impérialistes abandonnent leurs engagements en matière de climat au sommet de la COP 27

Peter Schwarz

Près de cent chefs d’État et 45.000 délégués de 200 pays participent à la 27e Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP 27), qui a débuté en début de semaine à Sharm al-Sheikh, en Égypte. Il s’agit de l’une des plus grandes réunions internationales de la période récente.

Mais contrairement aux précédents sommets sur le climat, les participants tentent à peine de donner l’impression qu’ils font quelque chose contre la catastrophe climatique. Les chefs de gouvernement impérialiste qui sont arrivés ont lu quelques phrases creuses sur la protection de l’environnement sur le téléprompteur, puis ont disparu dans les arrière-salles pour planifier leur implication dans les conflits avec la Russie et la Chine et leurs projets de domination des anciens pays coloniaux.

La guerre par procuration de l’OTAN contre la Russie en Ukraine et la préparation d’une confrontation militaire avec la Chine ont lancé une nouvelle redivision du monde. Cette redivision a lieu entre les puissances impérialistes. Elle est menée sur tous les continents, y compris les régions polaires, et par tous les moyens économiques, politiques et militaires disponibles. La «protection du climat» est mise au service de ces machinations impérialistes et elle est transformée en son contraire.

Le dictateur égyptien Abdel Fatah al-Sisi, en tant qu’hôte de la conférence, veille au bon déroulement des intrigues impérialistes. La luxueuse station touristique de Sharm al-Sheikh, au sommet de la péninsule du Sinaï, est difficile à atteindre, sauf par avion. Elle est gardée par une armée de soldats lourdement armés qui répriment toute protestation. Certains militants écologistes ont néanmoins réussi à se rendre sur le lieu de la conférence. Pour eux, on a aménagé une zone spéciale dans laquelle ils peuvent manifester, loin du public et sous l’œil attentif des forces de sécurité.

Le président Joe Biden parle tandis que le dictateur égyptien, Abdel Fattah al-Sisi, s’esclaffe, lors d’une réunion au sommet climatique de l’ONU COP27, vendredi 11 novembre 2022, à Sharm al-Sheikh, en Égypte. [AP Photo/Alex Brandon] [AP Photo/Alex Brandon]

Al-Sisi est arrivé au pouvoir lors d’un coup d’État sanglant en 2013. Il dirige l’Égypte d’une main de fer. Il n’autorise ni opposition politique sérieuse ni liberté d’opinion, y compris celle de la presse. 60.000 détenus politiques sont confinés dans les prisons de son régime, dont un grand nombre dans le couloir de la mort. La torture et les exécutions extrajudiciaires sont monnaie courante. Immédiatement avant le début de la conférence, quelque 150 personnes ont été arrêtées pour des raisons politiques dans plusieurs villes égyptiennes.

Mais alors que les puissances impérialistes ne se lassent pas d’invoquer les «droits de l’homme» contre la Chine ou d’autres rivaux, elles renoncent à ce principe en Égypte. Après tout, al-Sisi est l’un de leurs plus importants alliés au Moyen-Orient.

«Sur l’autoroute de l’enfer climatique»

Dans un rare soupçon d’honnêteté, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a ouvert la conférence sur le climat en avertissant que le monde est «sur l’autoroute de l’enfer climatique ― avec le pied sur l’accélérateur». Il ne s’agissait pas d’une exagération verbale, mais d’une sobre constatation des faits.

Toutes les données scientifiques disponibles montrent que les émissions de gaz à effet de serre –la principale cause du réchauffement climatique – continuent d’augmenter, 30 ans après la première conférence mondiale sur le climat à Rio de Janeiro. Entre 1850 et 1960, la concentration de CO2 dans l’atmosphère a augmenté de manière linéaire de 285 à 320 pour cent par million, et depuis lors, elle a augmenté de manière exponentielle pour atteindre 418 pour cent. La courbe est toujours orientée à la hausse.

L’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré Celsius par rapport aux niveaux préindustriels qui avait été fixé lors de la conférence mondiale sur le climat de 2015 à Paris, a été abandonné depuis longtemps. La CCNUCC a calculé que les émissions augmenteront encore de 10,6 pour cent d’ici à 2030, même si tous les pays adhèrent aux plans nationaux de réduction (PND) qu’ils ont soumis. Pour atteindre l’objectif de 1,5 degré, une réduction des émissions de 43 pour cent serait nécessaire. Au mieux, les plans actuels limiteront le réchauffement de la planète à 2,5 degrés d’ici 2100, selon la CCNUCC. Jusqu’à présent, seuls 26 pays sur près de 200 ont soumis des CDN (contribution déterminée au niveau national dans le plan d’action climatique international établi a Paris).

La catastrophe qui s’annonce est déjà visible. Bien que, la Terre ne se soit réchauffée que de 1,15 degré depuis la fin du XIXe siècle, des phénomènes météorologiques extrêmes, tels que des vagues de chaleur, les fortes pluies et les ouragans détruisent les moyens de subsistance de millions de personnes. L’élévation du niveau des mers résultant de la fonte des glaciers et des calottes polaires entraînera des catastrophes encore plus importantes.

Les inondations au Pakistan qui ont tué 1.700 personnes cet été, ont fait plus de 12.000 blessés et ont forcé le déplacement d’au moins 33 millions de personnes donnent une idée des drames à venir. Entre-temps, des maladies telles que le paludisme, la dengue et le choléra se propagent de manière incontrôlée dans le pays dévasté et continuent de faire des victimes.

Des passagers attendent près d’une route endommagée à côté des eaux en crue, à Bahreïn, au Pakistan, mardi 30 août 2022. [AP Photo/Naveed Ali] [AP Photo/Naveed Ali]

Des catastrophes similaires se produisent en Afrique, largement ignorées par les médias internationaux. De vastes étendues du centre du Sahel sont actuellement sous les eaux. Après des années de sécheresse, les inondations ont emporté les derniers sols fertiles et inondé des villes entières. Des millions de personnes sont touchées au Tchad, au Nigeria, au Sud-Soudan et au Soudan. Dans le même temps, des années de sécheresse se poursuivent en Éthiopie, en Somalie, dans certaines régions du Kenya et dans le sud de Madagascar, menaçant des millions de personnes de famine et de mort.

En Europe et aux États-Unis également, le nombre et l’étendue des incendies de forêt, des inondations et des tornades ont sensiblement augmenté ces dernières années.

Mais les puissances impérialistes se précipitent vers l’abîme. Elles n’ont fait aucune proposition pour changer de direction au sommet de Sharm al-Sheikh. Au contraire, les décisions totalement inadéquates des précédentes conférences mondiales sur le climat ont été largement abandonnées depuis leur adoption.

La guerre et le climat

L’une des principales raisons de cette situation est l’offensive impérialiste contre la Russie et la Chine.

Les sanctions contre le gaz et le pétrole russes ont entraîné une explosion des prix de l’énergie. De nombreux pays ont donc décidé de brûler à nouveau du charbon et d’autres sources d’énergie à fortes émissions et de mettre en veilleuse les programmes déjà adoptés pour éliminer progressivement le charbon. En particulier, les pays les plus pauvres ne sont guère en mesure de financer la transition vers une énergie respectueuse de l’environnement, en raison des prix élevés de l’énergie et de la hausse des taux d’intérêt des prêts.

Le manque de gaz russe a également entraîné une «expansion agressive» des capacités de gaz naturel liquéfié, comme l’indique le Climate Action Tracker, une équipe internationale de chercheurs spécialisés dans le domaine du climat, dans son récent rapport à Charm al-Cheikh. Sur tous les continents réunis, la capacité de GNL (gaz naturel liquéfié) augmentera de 235 pour cent d’ici à 2030. De sorte qu’à la fin de la décennie, avec une utilisation complète des capacités, on consommera deux fois plus de gaz naturel liquéfié que la Russie n’en a exporté l’année dernière. Les émissions de dioxyde de carbone néfastes pour le climat ont ainsi atteint un peu moins de deux milliards de tonnes, ce qui est «incompatible» avec la limitation du réchauffement de la planète.

Les principaux bénéficiaires de cette évolution sont des pays comme les États-Unis et le Qatar, qui sont en mesure de vendre leurs excédents de gaz sur de longues distances grâce à la technologie du GNL.

Les efforts des puissances impérialistes pour réduire leur dépendance à l’égard du marché chinois, de ses produits et de ses matières premières, en vue d’une guerre contre la Chine, ont déclenché une lutte acharnée pour des alternatives, qui s’est déroulée à Charm el-Cheikh en partie ouvertement, en partie secrètement.

Le gouvernement allemand a adopté une approche particulièrement effrontée, poursuivant sans vergogne ses intérêts économiques et géopolitiques sous la fausse bannière de la protection du climat. Les Verts, qui dirigent les ministères des Affaires étrangères, de l’Économie et de l’Environnement, jouent un rôle de premier plan à cet égard.

Le chancelier fédéral Olaf Scholz (sociaux-démocrates) a profité de sa visite de deux jours à Sharm el-Sheikh pour décrocher le contrat du plus grand projet de construction de l’histoire moderne de l’Égypte, un projet de plusieurs milliards de dollars. Un consortium autour de Siemens Mobility construira un réseau à grande vitesse de 2.000 kilomètres et fournira des trains de passagers et des locomotives de fret pour ce réseau. Une filiale de la Deutsche Bahn, la compagnie ferroviaire nationale allemande, exploitera le réseau.

Le chancelier fédéral a accepté, en contradiction évidente avec les objectifs officiels de son propre gouvernement en matière de politique climatique, de développer de nouveaux champs gaziers avec le Sénégal. L’Allemagne a également gardé un œil sur le Congo. Le pays est «richement doté en matières premières telles que les diamants, l’or, le cuivre, le cobalt, l’étain et le lithium», écrit le quotidien conservateur allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung dans un article flatteur sur l’activiste congolais Neema Namadamu, qui a participé au sommet sur le climat. «Récemment, les nouvelles réserves de pétrole et de gaz ont suscité un grand intérêt. D’autant plus que les États occidentaux cherchent désespérément des fournisseurs alternatifs à la Russie».

Tous les chefs de gouvernement présents n’ont pas affiché leurs ambitions impérialistes aussi ouvertement que Scholz. Mais il ne fait aucun doute qu’Emmanuel Macron, Rishi Sunak, Giorgia Meloni, Ursula von der Leyen et Joe Biden, qui ont rendu une visite tardive à la conférence sur le climat de vendredi sur le chemin du sommet du G20 à Bali, ont exercé une pression similaire sur les autres délégations à Charm el-Cheikh avec des ‘offres irrésistibles.’

La crise climatique exige une solution socialiste

Si quelqu’un avait encore besoin de la preuve que la catastrophe climatique ne peut être arrêtée en faisant pression sur les gouvernements et les politiciens capitalistes, le sommet de Sharm al-Sheikh l’a fournie. La raison de la faillite d’une telle perspective, qui est prônée par les «Vendredis pour l’avenir» (Fridays for Future) et d’autres mouvements environnementaux organisés en groupe de pression, n’est pas simplement les intentions malveillantes de certains gouvernements ou politiciens, mais le caractère même du système capitaliste qu’ils défendent.

La crise climatique ne peut être résolue qu’au niveau mondial. Les gaz à effet de serre ne s’arrêtent pas aux frontières nationales, et une organisation écologiquement durable de l’approvisionnement énergétique n’est possible qu’à l’échelle mondiale. Les connaissances scientifiques, les moyens techniques et les ressources matérielles nécessaires à une telle solution sont en place et d’énormes progrès ont été réalisés dans ces domaines au cours des dernières décennies.

Mais une telle solution globale n’est pas possible dans un système social basé sur les États-nations. Ces derniers luttent farouchement pour la domination mondiale, et la subordination de chaque aspect de la vie économique au profit et à l’enrichissement d’une petite minorité.

Selon une nouvelle étude d’Oxfam, 125 milliardaires et leurs investissements sont responsables de plus d’émissions de gaz à effet de serre que des pays comme la France, l’Égypte ou l’Argentine. L’un de ces milliardaires émet 393 millions de tonnes de CO2 par an, soit un million de fois plus que n’importe quel membre des 90 pour cent inférieurs de la société.

De gauche à droite, l’envoyé spécial du président américain pour le climat, John Kerry; le Premier ministre britannique Rishi Sunak; le président français Emmanuel Macron; la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen; le président sud-africain Cyril Ramaphosa et le chancelier allemand Olaf Scholz. Ils applaudissent en marge du sommet sur le climat COP27 à Charm al-Cheikh, en Égypte, lundi 7 novembre 2022. [AP Photo/Ludovic Marin] [AP Photo/Ludovic Marin]

Pour défendre leurs richesses et leurs privilèges, les capitalistes et leurs gouvernements sont capables de tout. Ils ont prouvé leur indifférence à l’égard des vies humaines lors de la pandémie en faisant passer les profits avant la vie humaine. C’est pourquoi près de 7 millions de personnes dans le monde sont officiellement mortes du coronavirus, sans compter le nombre élevé de cas non déclarés. Et la pandémie continue de se propager. Ils utilisent les mêmes méthodes impitoyables lorsqu’ils risquent une guerre nucléaire avec la Russie et la Chine, qui menace la civilisation humaine, et lorsqu’ils continuent à alimenter le changement climatique.

Comme le montre une étude publiée par la revue Nature, un lien étroit existe entre la pandémie et la crise climatique. L’étude conclut que le changement climatique progressif augmentera considérablement le potentiel des virus déjà présents dans les populations animales à se propager aux humains, comme cela a déjà été le cas avec le SRAS-CoV-2, le VIH et Ebola.

La crise climatique exige une solution socialiste. Après le début de la Seconde Guerre mondiale, Léon Trotsky, le principal socialiste et marxiste de son temps, a écrit:

«Avec le niveau actuel de la technologie et des compétences des travailleurs, il est tout à fait possible de créer des conditions adéquates pour le développement matériel et spirituel de toute l’humanité. Il suffirait d’organiser la vie économique dans chaque pays et sur toute la planète de façon correcte, scientifique et rationnelle, selon un plan général. Mais, tant que les principales forces productives de la société se trouveront détenues par des trusts, c’est-à-dire par des cliques capitalistes isolées, et tant que l’État national restera, un outil flexible entre les mains de ces cliques, la lutte pour les marchés, pour les sources de matières premières, pour la domination du monde, prendra inévitablement un caractère de plus en plus destructeur. Le pouvoir de l’État et la domination de l’économie ne peuvent être arrachés des mains de ces cliques impérialistes rapaces que par la classe ouvrière révolutionnaire».

Ceci est tout aussi vrai aujourd’hui qu’à l’époque. Le dépassement de la crise climatique ― ainsi que la lutte contre la guerre et la dévastation sociale ― n’est possible que par la construction d’un mouvement socialiste indépendant de la classe ouvrière internationale et le renversement du capitalisme.

(Article paru d’abord en anglais le 12 novembre 2022)

Source :WSWS

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