Taïwan : L’élection présidentielle impactée par l’escalade des tensions sino-américaines (WSWS)

Peter Symonds

Les candidats à l’élection présidentielle du 13 janvier à Taïwan ont été finalisés vendredi dernier. L’élection a pris une importance mondiale car le gouvernement Biden, après celui de Trump, a délibérément transformé l’île en dangereux point chaud pour un conflit avec la Chine, alors même qu’il fait la guerre à la Russie en Ukraine et soutient l’assaut génocidaire d’Israël sur Gaza.

Le vice-président taïwanais Lai Ching-te prononce un discours lors d’une conférence de presse à Taipei, Taïwan, mercredi 12 avril 2023. [AP Photo/Chiang Ying-ying]

Le favori actuel pour la présidence est William Lai Ching-te, vice-président du pays et président du parti indépendantiste Democratic Progressive Party (DPP). Il a succédé à la présidente actuelle, Tsai Ing-wen, qui n’est pas éligible ayant déjà effectué deux mandats de quatre ans. Lai a été choisi comme candidat du DPP en avril.

Le statut de Taïwan est une question explosive. Les États-Unis et les médias occidentaux qualifient couramment Taïwan d’«autonome». Ils soulignent que l’île n’a jamais été dirigée par le Parti communiste chinois (PCC). Bien que cela soit vrai, Taïwan n’est aujourd’hui séparée de la Chine que parce que la marine américaine a empêché qu’elle ne soit prise suite à la révolution chinoise de 1949, qui a contraint le Kuomintang (KMT) à se réfugier à Taïwan.

Le KMT et le PCC prétendaient tous deux être les dirigeants légitimes de toute la Chine. Les États-Unis ont soutenu la dictature militaire brutale du KMT à Taïwan, ne mettant fin à leur reconnaissance diplomatique de Taipei qu’en 1979, après avoir conclu une quasi-alliance avec Pékin contre l’Union soviétique. La politique d’une seule Chine, en vertu de laquelle Washington reconnaissait de fait Pékin comme le gouvernement légitime de toute la Chine, y compris de Taïwan, était au cœur de la nouvelle relation entre États-Unis et Chine.

Mais dans la dernière décennie, les gouvernements américains successifs ont délibérément sapé les protocoles diplomatiques sous-tendant les relations avec la Chine, que Washington considère comme la principale menace à sa domination mondiale. Le gouvernement Biden a renforcé les liens diplomatiques et militaires avec une île qu’elle considère officiellement comme faisant partie de la Chine, a augmenté les ventes d’armes à Taïwan et a mené des opérations navales provocatrices dans le détroit sensible de Taïwan.

Durant sa présidence de huit ans, Tsai Ing-wen a été une partenaire volontaire de Trump, puis de Biden dans l’aggravation des tensions dans le détroit de Taïwan. Elle a considérablement renforcé l’armée taïwanaise et accueilli un flot croissant de hauts visiteurs américains à Taipei, dont la visite hautement provocatrice de la présidente de la Chambre des députés américaine, Nancy Pelosi. Dans le même temps, Tsai n’a pas pris de mesures en vue d’une déclaration formelle d’indépendance, sachant que Pékin avait averti maintes fois qu’il réagirait en réunifiant de force l’île avec la Chine.

Lai représente cependant des sections du DPP résolues à rechercher l’indépendance de façon plus agressive. En tant que Premier ministre en 2017, il s’est décrit comme «militant pragmatique de l’indépendance de Taïwan». En 2019, il s’est présenté aux primaires du DPP pour l’élection présidentielle de 2020, le premier défi sérieux lancé à un président en exercice, en déclarant qu’il prendrait la responsabilité de veiller à ce que Taïwan ne soit pas annexée par la Chine. Après avoir perdu, il a accepté l’offre de Tsai de devenir son vice-président.À l’occasion du 25e anniversaire du World Socialist Web SiteDans cette vidéo, le président du comité de rédaction international du WSWS, David North, explique le contexte de la création du WSWS, examine son bilan et son importance contemporaine et lance un appel à tous les lecteurs pour qu’ils fassent des dons au WSWS et élargissent son lectorat.

En tant que candidat du DPP, Lai a minimisé son soutien à l’indépendance de Taïwan et donc la menace d’une guerre avec la Chine, se limitant à des remarques que Tsai avait déjà faites. Tout en tentant de rassurer les électeurs inquiets du risque de conflit, il affirme que Taïwan est déjà un «pays indépendant souverain» qui n’a pas besoin de se déclarer officiellement comme tel.

Dans le même temps, Lai est déterminé à renforcer les relations étroites établies avec les États-Unis sous la présidence de Tsai. En août, il a fait deux «escales» aux États-Unis sous prétexte d’une visite officielle au Paraguay — l’un des rares pays ayant des relations diplomatiques avec Taipei, et non avec Pékin — et s’est sans aucun doute entretenu avec des responsables américains. La Chine considère ces visites de hauts responsables politiques taïwanais comme une violation de la politique d’une seule Chine.

Lai a également choisi Hsiao Bi-khim, l’ancien ambassadeur de facto de Taïwan aux États-Unis, comme colistier à la vice-présidence. Hsiao est non seulement bien introduit dans les cercles politiques et stratégiques de Washington mais il est également connu comme un «guerrier-chat» pour ses réponses agressives aux diplomates chinois qualifiés par les médias occidentaux de «guerriers-loups».

Il n’est pas surprenant que Pékin ait réagi à la candidature Lai-Hsiao en la qualifiant d’«union de séparatistes indépendantistes» et en qualifiant Lai de «fauteur de troubles». Zhu Fenglian, porte-parole du Bureau des affaires taïwanaises de la Chine continentale, a averti que «les personnes qui recherchent l’indépendance de Taïwan sont essentiellement des instigateurs de guerre». Elle a déclaré sans détours lors d’une conférence de presse le 15 novembre: «L’indépendance de Taïwan est synonyme de guerre».

Il ne fait aucun doute que les tensions de part et d’autre du détroit de Taïwan s’aggraveront si Lai est élu. Mais l’impérialisme américain est le principal responsable du bouleversement du statu quo et de l’aggravation délibérée du risque de guerre à propos de l’île. Il a exagéré la menace chinoise pour justifier le rapprochement de Taïwan avec Washington et encourager ainsi Lai et le DPP à adopter une position plus dure à l’égard de Pékin.

Le résultat des élections du 13 janvier est loin d’être certain. Lai dispose d’une avance significative sur les deux autres candidats à la présidence, Hou You-yi du KMT et Ke Wen-je du Parti du peuple taïwanais (PPT), tous deux favorables à un apaisement des tensions et à des relations plus étroites avec la Chine.

Le KMT s’appuie en grande partie sur les descendants de ceux qui ont fui la Chine continentale, souvent transportés par avion par l’armée américaine, après la révolution de 1949. Il a prétendu être le gouvernement en exil de toute la Chine, a placé l’île sous la loi martiale et a réprimé sans pitié toute opposition. Suite à une vague de grèves et de protestations dans les années 1980, le régime KMT a progressivement lâché son emprise de fer sur le pouvoir. La première élection directe du président et du vice-président n’eut lieu qu’en 1996.

Alors que le PCC se tournait vers la restauration du capitalisme, le KMT a cherché à développer des relations plus étroites avec Pékin, ouvrant la voie à l’exploitation de la main-d’œuvre chinoise bon marché par les entreprises taïwanaises. Le KMT continue d’adhérer au soi-disant «Consensus de 1992 avec le PCC» qui déclarait que Taïwan faisait partie d’une seule Chine, mais n’est pas parvenu à s’entendre sur où résidait le pouvoir légitime. Le DPP a refusé de ratifier le consensus de 1992, Lai déclarant que cela reviendrait à «renoncer à notre souveraineté».

Lai a toujours devancé ses deux rivaux dans les sondages: un sondage réalisé à la fin du mois d’octobre le montrait obtenant 32 pour cent des voix, Hou Yu-ih 22 pour cent et Ko Wen-je 20 pour cent. Dans une élection au scrutin uninominal à un tour, Lai remporterait la présidence même s’il obtenait moins de 50 pour cent des voix.

Un quatrième candidat potentiel, Terry Gou, le fondateur multimilliardaire de Foxconn, qui exploite d’énormes usines d’assemblage électronique en Chine, ne recueillerait que 5 pour cent des voix. Gou, qui est favorable à des relations plus étroites avec Pékin, s’est retiré de la course quelques heures avant la clôture des nominations, vendredi dernier.

La semaine dernière, le KMT et le Parti populaire de Taïwan se sont engagés dans une ultime tentative de forger une candidature d’unité pour défier Lai et le DPP. Les négociations ont toutefois échoué de manière spectaculaire jeudi dernier, lorsque le KMT a brusquement quitté les discussions, retransmises en direct à la télévision.

Si la question des relations avec la Chine occupe inévitablement une grande place dans les élections, les problèmes intérieurs, comme les faibles taux de croissance économique, l’augmentation du chômage et la détresse sociale, auront eux aussi un fort impact. Taïwan est entrée en récession au premier trimestre de 2023, le PIB s’étant contracté de 3,02 pour cent par rapport à la même période de l’année précédente. L’économie ne devrait croître que de 1,61 pour cent pour l’année.

Comme partout dans le monde, les travailleurs taïwanais sont durement touchés par l’inflation, subissant une forte baisse des salaires réels au premier trimestre. La spéculation immobilière alimente une crise du logement de plus en plus grave. Si les chiffres officiels du chômage restent relativement bas dans l’ensemble, le chômage des jeunes de 20 à 24 ans dépasse les 11 pour cent.

Le résultat des élections de l’an prochain aura indubitablement des répercussions sur les relations entre Pékin et Taipei. Quel que soit le vainqueur, les États-Unis n’ont aucunement l’intention de faire marche arrière dans leur confrontation irresponsable et provocatrice avec la Chine. Ils sont déterminés à préserver leur hégémonie mondiale et à subordonner Pékin à leurs intérêts économiques et stratégiques par tous les moyens disponibles, y compris militaires.

(Article paru d’abord en anglais le 29 novembre 2023)

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