Belles lettres. Cyrille Kemmegne « momifie » Paul Biya

Dans un ouvrage de près de 347 pages, intitulé « Paul Biya parle au Cameroun, à l’Afrique et au monde », l’auteur révèle que depuis plus de 30 ans, le « messie » de 1982 sur qui les Camerounais avaient cristallisé de nombreuses attentes, parle sans se faire comprendre.
 
D’entrée de jeu, dans l’avant propos, le livre de Cyrille Kemmegne étonne par le ton laudateur que l’auteur utilise pour « magnifier » et « sacraliser » le président de la République Paul Biya. « Chaque fois, alors que les Camerouno-pessimistes envisageaient déjà une marrée très haute, avec toutes les conséquences néfastes que l’on imagine lorsqu’un bateau est dans la tourmente en pleine mer, mis à rude épreuve par un orage ou une grande tempête qui le prédestine à un inévitable naufrage, le capitaine Paul Biya animé d’un don inouï de patriotisme, et guidé par un sacré instinct d’optimisme, a su garder la tête froide. Des fois où de nombreux observateurs voyaient difficilement le Cameroun de Paul Biya à même de traverser les différentes zones de turbulence qui l’on secoué dans tous ses sens, lui seul n’a pas cédé à la panique et n’a pu prêter le flanc à aucun défaitisme » affirme l’auteur. Cyrille Kemmegne en rajoute davantage, lorsqu’il avoue que le fils de Mvomeka’a est resté fidèle à son humilité légendaire qui constitue d’ailleurs l’un de ses plus grands atouts de chef d’Etat. « Paul Biya s’est ouvert à la démocratie avec tous ses corolaires ». Et puis, il y a la qualité des signataires de la préface et de la postface. Basile Atangana Kouna et Françoise Foning, respectivement préfacier et postfacière, éternisent, vénèrent et sacralise le long règne de  Paul Biya.

Le premier pense que Paul Biya s’st toujours affirmé comme un avocat des grandes causes de l’humanité, un militant des combats justes. Le maire de Douala 5ème quant à elle, parle de « Paul Biya, l’incompris ». Elle pense que ce dernier, quoique usé par trente années de pouvoir que certaines langues jugent trop stérile, est encore à travers ses discours, capable d’accomplir son rêve, celui de réussir le pari de conduire les camerounais à la victoire contre la pauvreté, le mal-être et la misère. « Les critiques acerbes fusent parfois de toutes parts contre lui. Un doigt accusateur est souvent pointé sur lui par ces mêmes personnes à qui on doit légitimement faire le reproche de n’avoir rien fait pour au moins apporter leur contribution fût-elle modeste, à la construction de l’édifice nationale. Malgré ces chants de sirène défavorables, aux ambitions obscures et démesurées, Paul Biya a continué à tisser sa toile et à bâtir un Cameroun selon sa vision et ses convictions profondes » écrit Françoise Foning.
 
Et si le problème, c’était Paul Biya lui-même ?

A la lecture des cinq premiers chapitres du livre, qui font revisiter les moments forts du passage de témoin entre les présidents Ahmadou Ahidjo et Paul Biya, on ne comprend pas si les raisons présentées, parmi lesquelles, le coup d’Etat manqué du 6 avril 1984, suffisent pour justifier la diabolisation, la décrépitude et la désaffection des rapports entre les deux hommes. Ingratitude, espièglerie, trahison ou cynisme ? Comment comprendre que Paul Biya qui dès le début de son règne est si laudateur, si reconnaissant et très sensible à l’œuvre titanesque et babylonienne de son prédécesseur ait fait tomber le masque ? Quoique encombré de quelques fantaisies du genre : avant propos, préface, post-scriptum, postface… Toute chose qui laisse croire que l’auteur recherche la crédibilité et la légitimité de son travail auprès des tiers, l’ouvrage de Kemmegne a l’avantage et surtout le mérite de passer au peigne fin et même à la psychanalyse l’ensemble des allocutions prononcées par Paul Biya. En plus d’une certaine esthétique langagière qu’utilise l’auteur, on prend du plaisir à lire des chapitres comme : « Paul Biya, divin destin », « 4 novembre 1982, le jour où tout bascula », « Paul Biya, premier sportif camerounais », « Paul Biya et ses rapports avec Dieu »…

L’auteur pense même que Paul Biya est un homme d’une cohésion exemplaire, un chef d’Etat qui reste logique, cohérent, concis dans ses méthodes de gouvernance. Pour lui, ce que Paul Biya dit aujourd’hui est la conséquence de ce qu’il avait dit depuis son accession à la magistrature suprême en 1982. Sa longévité et son aura tant au plan national qu’international, sont sans équivoque.

Si l’ouvrage invite à percer le mystère et l’énigme Paul Biya, il prescrit le discernement et la nécessité pour tous les Camerounais de devenir des acteurs de développement. Mais comment ne pas marquer un arrêt sur les différents paradoxes. Paul Biya parle depuis plus de trente ans, mais n’est pas compris, alors que son score en matière électorale va croissant. Si on admet avec l’auteur qu’il y a au menu :  l’irresponsabilité, le déficit du sens de l’Etat, le mépris de l’intérêt général, le manque de foi et de volonté politique affirmée des dirigeants d’une part ; l’inconscience, le manque de maîtrise organisationnelle et d’initiatives dignes d’intérêt, l’absence d’objectifs et de projets programmés…, la gabegie, le népotisme des autorités qui se caractérisent par la gestion scabreuse de la fortune publique, il y a lieu de se demander si ce n’est pas Paul Biya le problème.

La passivité ou la résignation des populations, le tribalisme, le fatalisme, l’apathie et la léthargie, sans oublier les esprits sectaires qui en profitent pour parachever l’édification du mal, ne sont-ils pas le fait d’un manque de stratégie et de méthodologie du prince ? L’ouvrage de Cyrille Kemmegne a la particularité de donner à la postérité et surtout à ceux qui ont moins de quarante ans aujourd’hui, la possibilité de revivre l’ambiance et l’histoire du passage de fanions entre deux grands hommes d’Etat au destin exceptionnel. La recherche dont a fait montre Cyrille Kemmegne, en rassemblant ces différents textes dans un même ouvrage est à saluer.

Souley ONOHIOLO

 « Paul Biya parle au Cameroun, à l’Afrique et au monde», Cyrille Kemmegne, Essai,  347 pages, 15.000fcfa

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