Les intellectuels de pacotille et la mal gouvernance en Afrique noire

«L’uniformisme et le conformisme ambiants, affirme Jean-François Khan dans son récent ouvrage, l’horreur médiatique, poussent parfois à des promotions à l’absence de mérite : savoir répéter devient la qualité suprême… dès lors qu’il n’y a plus d’enjeu fondamental, qu’une doxa idéologique plus que dominante uniformise sinon les discours au moins le fond des discours, que les médias ne portent plus de projets alternatifs, ne polémiquent d’ailleurs plus entre eux, que la dimension utopique a été comme éradiquée, que reste-t-il ?… Le remplacement du choc des convictions par la succession des hystérisations.

Voilà qui décrit parfaitement la sclérose intellectuelle de nombreux pays africains –particulièrement francophones – par-delà le pluralisme de la presse, la multiplication des chaires d’histoire, de science politique et de sciences humaines. Le bouillonnement apparent de la production intellectuelle cache mal une pensée africaine réduite au conformisme, au train-train scolaire, sans utopie ni sans horizon, où le découragement et le défaitisme l’emportent bien souvent sur le désir de grappiller quelques miettes de vérité accrochés au rocher de la dure réalité africaine, ou simplement ballotés en tout sens par le tourbillon des événements qui déploient leur logique implacable au coeur de la vie des gens : les tragédies dans les Grands Lacs, l’insécurité dans l’Est du Congo, la guerre civile en Centrafrique, le clonage politique comme mode de survie des régimes en Afrique centrale, etc.

En lisant les propos de Jean-François Kahn, je n’ai pas pu résister au désir de me rappeler les démonstrations théoriques du vieux Platon nous avertissant du danger insidieux que comporte la démocratie : à savoir qu’elle ne produit pas que le meilleur. Bien pire, quand, au nom de la démocratie – de la libre expression – toutes les opinions se valent, la valeur y perd beaucoup de son latin. On ne sait plus ce qui vaut en Les intellectuels de pacotille et la mal gouvernance en Afrique noire soi son pesant d’or ; et le risque est grand que parfois (ou souvent), de petits malins nous fassent prendre des vessies pour des lanternes.

Platon situe parfaitement l’origine du mal en politique. Il est exactement le même en l’homme, dans l’âme. Et ce n’est pas tout que d’avoir une âme. Il faut savoir la conduire, savoir canaliser la fougue du « cheval noir » qui en fait partie. Ainsi donc, selon Platon, le mal qui emporte bien des sociétés vient de l’âme ou de la « raison ». car les pires bêtises sont celles qui sont construites, instruites, dictées, écrites et proférées avec tellement de talent que le peuple les boit comme du petit lait et s’abêtit davantage, parfois jusqu’à la tragédie. Souvenons nous de l’ « ivoirité », cette emblématique notion qui a porté le tribalisme et le clientélisme sur les fonds baptismaux, menaçant d’emporter ce qu’un siècle de colonisation et d’indépendance a tenté de construire : la nation. Preuve que les concepts trafiqués sont autant de mines semées dans l’esprit par quelques savants africains de pacotille.

La démocratie africaine a produit deux monstres : le savant de pacotille et l’héritier politique

Je ne m’étendrai pas sur l’héritage politique. Il n’y a qu’à voir comment il est devenu « naturel » aux « fils de… » de briguer la magistrature suprême dans nos pays. Un phénomène impensable du temps des partis uniques ! Maintenant, chaque président vieillissant pense à se cloner. C’est désespérant ! Je m’étendrai plus volontiers sur la condition de l’intellectuel et sur les conséquences de son implication en politique, de façon massive depuis les années quatre-vingt-dix.

Je partirai d’un constat, quitte à enfoncer des portes ouvertes : la situation de l’intellectuel est bien pire sous le régime démocratique que sous la dictature du parti unique. La libération de la parole, la fin officielle de la parole autorisée n’a pas profité à l’exigence de la vérité. Cette dernière a même été ensevelie sous d’épaisses couches de raisons politiques ou culturalistes. Hier, on traquait les discours officiels pour y déceler les non-dits et les non-sens. Aujourd’hui, non seulement tout le monde se déclare autorisé à exprimer une opinion au-delà de ses convictions personnelles, mais toutes les opinions se valent. Et si la fin de tout discours répond à un intérêt libidineux, toute chance est d’avance perdue pour qu’on confère une valeur ajoutée à celui de l’intellectuel – bêtement réduit au rang de porteur d’arme (comme le soldat, le pasteur ou le commerçant d’une certaine manière). J’ai grandi avec l’idée que le travail intellectuel était une vocation exigeante. Quiconque s’aventurerait à tenir un propos pareil se verrait rire au nez ; car le travail intellectuel est devenu un commerce.

Il n’y a pas très longtemps, les meilleurs défenseurs des régimes se recrutaient dans le sérail, notamment au sein du bureau politique, parmi les professionnels de la propagande dont les qualités intellectuelles pesaient moins dans la balance que la fidélité. Personnages sortis de la cuisse de Jupiter – c’est-à-dire de l’ombre – ils n’étaient nantis d’aucune qualité propre. Beaucoup savaient à peine lire et écrire. Mais cette faiblesse initiale faisait leur force. Ils n’avaient rien été sans le parti ; et ils ne seraient rien sans le parti. La conscience de leur faiblesse décuplait leurs convictions. aussi étaient-ils prêts à mourir pour la cause qu’ils défendaient.

Tel n’est pas le cas des savants recrutés dans les universités qui – hier encore – regardaient d’un oeil critique les actes et décisions de leurs gouvernements, à tel point qu’il existait une « division du travail » implicite entre le monde politique et le monde universitaire. Une chaire à l’université était à la fois un honneur, une reconnaissance de la valeur intellectuelle de celui qui en bénéficiait, et un risque – le risque de la vérité. Ce n’était pas pour l’argent que l’intellectuel y allait. Il y en avait moins à l’université qu’ailleurs. Il y en a d’ailleurs encore moins aujourd’hui qu’autrefois. Il y en avait dans la politique et dans le commerce. Il y en a toujours plus dans la politique et dans le commerce. Mais tant que monde universitaire et le monde politique étaient séparés par une digue presque sans fêlure, les acteurs des deux bords se regardaient en chiens de faïence, les uns suspectant les autres de menées subversives dans les amphithéâtres et dans leurs ouvrages, et ces derniers suspectant les premiers d’idiotie, de médiocrité ou de chefs de paille. De cette suspicion, il en sortait une espérance ; celle d’un monde meilleur ; et une connaissance : celle d’un monde perfectible que le prince s’échinait à gommer.

La démocratie africaine n’a pas apporté que du bon, disions-nous. Elle a apporté une série de confusions parmi lesquelles il y a l’idée que tout le monde peut gouverner – en somme, l’idée que tout le monde peut devenir chef d’Etat ou un conseiller du prince – dès lors qu’il a un peu de savoir. Depuis les années quatre-vingt-dix en effet – période qui a vu les intellectuels se lancer en politique de façon massive (François Sengha-Kuoh, secrétaire général du parti au pouvoir au Cameroun, l’un des meilleurs intellectuels camerounais des années soixante, les professeurs Ebenez Njoh-Muelle, Joseph Owona, Henri Hogbe Nlend, Maricien Towa (Cameroun), Paulin Hountondji (Bénin), Paul Biya (Cameroun), Aboulaye Wade (Sénégal), Laurent Gbagbo (Côte-d’Ivoire), Alfa Omar Konaré (Mali), Pascal Lisouba (Congo), Nicéphore Soglo (Bénin) – respectivement : conseillers à la présidence de la république, secrétaire général de la présidence, ministres de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, chefs d’Etat.

Personnalités auxquelles on peut ajouter d’autres noms moins connus hors de leurs Etats : les frères professeurs d’université, Méloné (Cameroun), notamment Stanislas, l’un des principaux artisans de l’affaiblissement actuel de l’université camerounaise, le professeur Nguidjol, doyen de la faculté des lettres du Cameroun, du professeur Pius Ondoua, ministre du Travail, du professeur Boshab (RDC).

Toutes nominations qui ont été faites, non pas aux fins d’obtenir le meilleur de ces hommes, mais pour que ces derniers enterrassent ce qu’ils avaient de meilleur en eux. Et ils l’ont bien enterré. Et c’est en cela qu’ils sont devenus des intellectuels de pacotille. Car un intellectuel qui enterre sa science n’est plus qu’une girouette. Pire, une science mise au service du mensonge est une arme de destruction massive pour la culture et la politique.

L’héritage de la science de pacotille

En dénigrant la science, en la faisant passer au second rang après le « réalisme politique », l’intellectuel politique a condamné définitivement toute activité mentale en y insinuant le doute. Penser est devenu, dans l’esprit du peuple, le synonyme de « penser à… quelque chose ». Ce faisant, la qualité dominante de l’intellectuel africain – qui néanmoins n’a pas renoncé à la valeur ajoutée symbolique du diplôme – s’est réduite à l’accompagnement savant des basses besognes et des contre-vérités. Pire, elle sert à désamorcer les enjeux fondamentaux pour les remplacer par le seul plaisir de la parole creuse. Sommé de se prononcer, son réflexe d’évitement l’amène toujours à n’appréhender la particularité d’un cas d’espèces qu’en la noyant dans une fausse universalité contre-exemplaire.

Tout compte fait, comme l’affirme Nietzsche, un savant qui a cessé d’apprendre – qui a cessé de remiser son savoir, de le mettre en question – n’en est plus un. C’est un savant de pacotille. Le contact permanent avec la vérité oblige ; on ne peut passer outre cette obligation. La recherche du vrai ne fait pas cause commune avec la lâcheté.

Par-delà le mal africain ?

La fin de la promotion d’intellectuels de pacotille – qui ne s’aventurent jamais au-delà des thèses autorisées et des questions interdites – voilà le seul vrai « cadeau » que l’on peut exiger des pouvoirs en place pour que l’Afrique réussisse son entrée dans le vingt-unième siècle.

Antoine Nguidjol in Le Télégramme

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