Cameroun : La guerre psychologique : le régime a recours au “sissia” pour amener les camerounais(es) à s'autocensurer

Répression sauvage des manifestations pacifiques du 26 janvier 2019 au Cameroun (Illustration).

On le sait depuis belle lurette, le recours à la peur constitue une des techniques et armes favorites pour produire la discipline, le conformisme et le consentement. Le but est de frapper les esprits et de contenir toute contestation politique ou sociale.

Intimidation systémique

En ce sens, l'interdiction arbitraire de toute manifestation autre que celle à la gloire du régime, la répression dans le sang des marches pacifiques, l'arrestation et la détention arbitraire des militant.e.s et allié.e.s du MRC, le recours à l'intimidation à l'égard d'un pasteur et d'un chanteur (Longue Longue), les affectations disciplinaires, les contrôles policiers incessants et vexatoires ont pour objectif d'instiguer la crainte et la peur.

En termes simples, le régime veut envoyer un message clair: « si on a pu le faire pour eux, imagine ce qu'on fera de toi, citoyen lambda ». Plus largement, le régime a recours au “sissia” pour amener les camerounais(es) à s'autocensurer. Contrairement à l'époque où il y avait des bureaux officiels de la censure, aujourd'hui la censure est suscitée. « On fait comprendre aux sujets porteurs d'idées et de discours qu'ils ont intérêt à évaluer eux-mêmes les risques qu'il y a à vexer les différentes autorités. Ce n'est qu'indirectement et sous divers prétextes que celles-ci sanctionneront les initiatives jugées outrecuidantes ».

Tout ceci me rappelle les batailles que j'ai dû mener à l'intérieur de ma propre famille contre la politique du « lock chou ». On me disait alors de ne pas parler de politique, de ne pas trop protester au risque de me créer des ennuis comme ce fut le cas de nos grands-parents à l'époque du maquis. Le message était clair : « La politique n'est pas pour nous et toute voix venant des nôtres sera punie ».

Cette pratique n'a rien de nouveau. Elle fut utilisée sous Ahidjo pour communiquer la peur et le tremblement à tous ceux et celles qui ambitionnaient de remettre en cause l'ordre établi. Albert Eyinga dans une correspondance publiée dans le journal Le monde en 1970 à propos de l'affaire Ndongmo écrivait déjà ceci :

« Pour se maintenir à tout prix au pouvoir, M. Ahidjo ne recourt pas seulement à la protection militaire de l'étranger, c'est-à-dire à la force brutale, il utilise également certaines forces centrifuges propres à atomiser les populations en faisant planer la méfiance et le soupçon autour de chacun. La délation institutionnalisée et entretenue par le SEDOX (police politique parallèle que dirige l'interrogateur de Mgr Ndongmo, M. Fochivé) et le tribalisme constitue quelques-unes de ces armes empoissonnées au service du régime ».

Il est également loisible de remarquer que cette technique répressive est utilisée pour essayer, en dépit de tout espoir devrais-je dire, de réduire de nombreux camerounais(es) de la diaspora au silence. Elle se décline alors en une susurrante menace consistant à exercer sans relâche sur la cible une pression tantôt par le sentiment familial et ethnique, tantôt par la promesse d'un retour impossible au pays natal.

Bien plus loin encore, le gouvernement à travers ses officines, ses médias et universitaires ventriloques, agite les folles passions tribales et le spectre d'une guerre civile pour mieux asseoir un « sens commun sécuritaire » et justifier sa répression politique contre le MRC. Autant dire que la guerre psychologique repose aussi sur la manipulation des émotions. Mais personne n'est dupe. La tentation récurrente de vouloir « régler la volonté d'un peuple aux sons des rafales est une fanfare qui ne trompe que celui qui tire. »

L'effet boomerang

En réprimant le MRC, le régime se dévoile plus que jamais. Il montre son visage hideux. Il montre finalement le visage d'une dictature qui a trop longtemps masqué sa véritable identité derrière des mots creux et vaseux tels que démocratie apaisée.
Loin de tuer ou de confiner le MRC dans une forme d'insularité politique, la logique répressive du régime le renforce, le solidifie. Assez paradoxalement, elle permet au MRC de s'afficher comme étant le véritable adversaire d'un régime qui ne peut de toute évidence se présenter, au regard de son bilan, comme digne d'intérêt.

En réalité, les faucons du régime ne se rendent pas compte que cette répression suscite paradoxalement un engouement pour le MRC. Elle nourrit une âme, une histoire, une admirable solidarité construite dans la douleur et le fer. On le sait d'illustres épopées que c'est très souvent dans l'épreuve et le labeur que toutes les grandes figures révolutionnaires ont émergé. On le sait d'ancienne mémoire que c'est dans l'adversité que les grands partis écrivent leurs lettres de noblesse. Ce que je dis est simple : En espérant tuer la vaillance révolutionnaire du MRC, le régime est devenu malgré lui son allié objectif, le levain d'une lutte âpre mais féconde.

Au demeurant, on comprend pourquoi le régime redoute tant les marches pacifiques. Celles-ci constituent un puissant viatique contre le climat de terreur sur lequel il a bâti sa longévité. Elles défient pacifiquement la résignation, la peur, le doute qui constituent le moteur et le carburant de toutes les tyrannies. Autrement dit, si les marches pacifiques font si peur au régime, c'est parce qu'elles constituent des actes de défiance contre toute tentative de musèlement ou d'embrigadement de la population. C'est un acte de désobéissance civile contre les structures qui tendent à nous assigner à résidence, à nous assener un : « contente toi de ton sort, ne bouge surtout pas sinon tu seras tué, arrêté, torturé ». Bref, marcher signifie symboliquement le refus et la dénonciation du statu quo mortifère.

Une lutte féconde

L’avocate Michèle Ndoki et cadre du Directoire du MRC blessée par balles le 26 janvier 2019 après qu’un sous-officier de la police lui a tiré cinq fois dessus. En guise de bonus, elle séjourne en prison depuis le 24 février.

(Ilustration) Les faucons de ce régime auraient tort de croire que la guerre psychologique suffira à maintenir ce statu quo. C'est une vue de l'esprit qui se heurtera toujours à la volonté insubmersible des camerounais assoiffés de justice. Mais sous peine de se décourager et d'abandonner la marche vers un Cameroun nouveau, il nous faut penser la lutte comme une lente germination, une infatigable espérance mobilisatrice. Il ne s'agit pas d'un optimisme replet, une attente bonasse de lendemains utopiques. La possibilité de parler ou le hemlé qui habite notre génération en faveur de la justice sociale est aussi le triomphe posthume des Um Nyobe, Ouandié, Moumié, Marianne Ngo Nsoga, Elisabeth Mendomo, Marie-IreneNgapeth et bien d'autres qui ont payé de leur vie (sociale ou physique) le droit de la conscience camerounaise à parler plus fort que les lois coloniales et tyranniques.

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