Côte d’Ivoire : Fallait-il annuler la marche du 15 février 2020 ? (Par Jean-Claude Djereke)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais répondre à ceux qui croient à tort que l’Église catholique est irréprochable et que je lui en veux.

Non, l’Église n’est pas sans tache, sinon Jean-Paul II, à la veille de l’année jubilaire (2000), n’aurait pas demandé pardon pour ses manquements, compromissions et lâchetés dans l’Histoire ; sinon Benoît XVI n’aurait pas sanctionné certains prêtres et évêques coupables de pédophilie; sinon François n’aurait pas limogé certains évêques dépensiers et aimant le luxe comme Mgr Frans-Peter Tebartz-Van Elst qui dirigeait le diocèse de Limburg (Sud-Ouest de l’Allemagne).
Non, je n’ai aucun compte à régler avec l’Église. Quand celle-ci parle et agit bien, je l’applaudis et la félicite publiquement. C’est ce que j’ai fait dernièrement quand elle a interpellé le régime Ouattara à la fin de sa 114e assemblée plénière à Korhogo. Mon article se trouve encore sur ma page facebook : https://www.facebook.com/Zoukouba62/posts/2570002996617035.

En revanche, si elle fait preuve de lâcheté, si elle se fait complice de ceux qui affament et martyrisent notre peuple, si certains de ses ministres sont incapables de prendre des risques pour le triomphe de la vérité et de la justice comme le firent hier Bernard Yago et Paul Dacoury-Tabley, ils me trouveront sur leur route et je ne leur ferai pas de cadeau.
Si une personne veut adorer un prêtre ou un évêque collabo d’un régime dictatorial, si elle estime que foi et esprit critique sont incompatibles, si elle pense que plus on est fanatique, meilleur chrétien on est, libre à elle ! Mais, de grâce, qu’on ne tente pas de museler ceux qui ont choisi de dénoncer l’imposture, la couardise, la cupidité, le faux et la course aux titres, honneurs et postes dans l’Église !

Un jour, Jésus disait : “Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer ?” (Lc 14, 28). Il est irresponsable de commencer une chose qu’on est incapable de terminer. On n’annonce pas une marche si on n’a pas la garantie qu’elle sera sécurisée. Avant d’appeler les fidèles catholiques de l’archidiocèse d’Abidjan à une “marche priante”, les autorités ecclésiastiques d’Abidjan devaient donc s’assurer auprès du ministère de l’Intérieur que cette marche ne serait ni infiltrée ni perturbée par les Microbes et voyous de Ouattara car c’est le devoir des pouvoirs publics de sécuriser les marches et manifestations dans un État de droit.


Il est malsain de trouver des excuses à tous les comportements. N’importe qui comprendra aisément la difficulté pour l’archevêque d’Abidjan de tenir tête aujourd’hui à un régime qu’il a soutenu et porté à bout de bras pendant 9 ans mais les arguments donnés par son chargé de communication pour justifier l’annulation de la marche sont loin de convaincre. Yago pouvait résister à Houphouët parce qu’il ne lui devait rien, parce qu’il ne dépendait pas financièrement de lui, parce qu’il avait compris que celui qui compte sur l’argent des politiciens pour vivre ne peut leur parler librement. Les laïcs, qui étaient désireux de marcher, ont-ils été associés à la prise de cette mauvaise décision ? Si leurs avis n’ont pas été sollicités, cela signifie que le cléricalisme, critiqué et désavoué par le Pape François ces cinq dernières années, refuse de mourir dans notre Église. La conférence de presse de l’abbé Augustin Obrou aurait été plus utile si elle avait consisté à prendre à témoin l’opinion nationale et internationale sur le fait qu’il n’y a ni sécurité ni liberté de manifester en Côte d’Ivoire et que nous avons affaire, sous Ouattara, à une dictature plus féroce que celle du Chilien Augusto Pinochet. C’était l’occasion de montrer que les actes de l’ami de Sarkozy jurent avec ses discours et que ses partisans peuvent menacer d’agresser ou de tuer d’autres Ivoiriens voulant marcher pacifiquement sans que cela n’émeuve le Premier ministre, ni le ministre de l’Intérieur de la Côte d’Ivoire.

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Bien que j’adhère à l’idée qu’il est nécessaire de veiller à ce que le sang des Ivoiriens ne soit pas versé, je n’approuve pas l’annulation précipitée de la “marche priante”. Non seulement cette annulation est une mauvaise décision mais elle me prouve une fois de plus que Jean-Pierre Kutwã n’est pas à la hauteur de sa charge. Pour moi, l’archevêque d’Abidjan manque de courage, de caractère et de détermination. Et c’est probablement pour toutes ces raisons que le premier archevêque ivoirien s’abstint de le faire nommer évêque. Or, ce qui caractérise un bon leader, c’est sa capacité à obéir au peuple qui souffre et pleure plutôt qu’au tyran qui piétine ce peuple et l’opprime quotidiennement, sa capacité à prendre des coups pour les pauvres et laissés-pour-compte, sa capacité à ne pas reculer quand la cause qu’il défend est juste et à n’accepter aucun compromis sur ses valeurs.

C’est le lieu de dissocier l’archevêque d’Abidjan de la conférence des évêques de Côte d’Ivoire. Les discours et actes d’un évêque n’engagent pas forcément les autres évêques, ni la conférence épiscopale, ni le clergé ivoirien. La “marche priante”, annoncée puis annulée précipitamment pour des raisons bidon, n’était pas une initiative de la conférence épiscopale mais de Mgr Kutwã. Par conséquent, il est injuste et erroné d’imputer la volte-face de Jean-Pierre Kutwã à toute la conférence épiscopale qui, redisons-le ici, a délivré un excellent message au terme de sa dernière rencontre à Korhogo.

Par ailleurs, il est bon que chacun de nous sache une fois pour toutes que le “chef” de l’Église catholique dans notre pays n’est pas l’archevêque d’Abidjan mais le président de la conférence épiscopale, c’est-à-dire Mgr Ignace Bessi Dogbo (évêque de Katiola). Bernard Yago était considéré comme tel parce qu’il était le seul archevêque à cette époque (1960-1990), d’une part et parce qu’il était le plus ancien en âge et dans la fonction, d’autre part. J’ai mis le mot “chef” entre griffes parce que le vrai chef de l’Église s’appelle Jésus. Le Pape est son vicaire et les évêques, les successeurs des apôtres.

Jean-Claude DJEREKE         

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