Afrique : De la mentalité politique au rabais

Par Arnaud Tcheutou

Charles Ndongo, Directeur général de la CRTV (Cameroon Radio and Television), a-t-il eu tort d’apprécier les qualités intellectuelles du Pr. Achille Mbembe, un fervent critique des dérives du régime de Paul Biya, et ceci dans son émission « Veillée sur l’unité nationale » et surtout sur les antennes de la télévision dite principale relais de la voix du Prince ? Ce programme a été diffusé le 19 mai 2020. L’interrogation ainsi formulée se pose parce que l’appréciation du journaliste a suscité des remous dans les rangs des militants et sympathisants des Partis dits d’opposition et plus particulièrement ceux du MRC (Mouvement pour la Renaissance du Cameroun), l’une des principales formations faisant face au RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais), le Parti au pouvoir. Essayons de comprendre ce questionnement. Il nous conduira à analyser le sens de « l’opposition politique » en Afrique et notamment au Cameroun. D’entrée de jeu, notons-le, ce n’est pas parce que la tortue rivalise le lièvre en sagesse qu’elle ne doit pas admettre que celui-ci court plus vite qu’elle.

De façon générale, les Africains ont une mauvaise conception des rivalités politiques inscrites dans leur contexte. Cela se voit beaucoup plus dans ce que nous nommons maladroitement “l’opposition”. Il faut noter que c’est en Afrique que le terme “opposants” est utilisé de façon générique et quasi-automatique pour caractériser une catégorie d’acteurs politiques. Ce vocable est péjoratif pour deux raisons. D’abord il charrie l’idée de la subversion et de l’affrontement brutal. Si on se souvient de la période post-coloniale et pré-démocratique des pays africains, ceux qui avaient des velléités contestataires à l’égard des régimes étaient étiquetés par les tenants du pouvoir comme des subversifs. Et Dieu Seul sait la rudesse du châtiment auquel faisait face tout “subversif”.

Le discours de la Baule prononcé le 20 juin 1990 par le président français François Mitterrand et invoquant la démocratisation a ouvert une ère nouvelle. Qu’on fût du pouvoir ou pas, on savait que l’avenir reposait sur l’arrimage au multipartisme et au respect des droits et libertés individuels et associatifs. Malgré des résistances, c’est leur logique d’ailleurs, les dictateurs africains comprirent néanmoins qu’ils devaient ajuster leur système et vocabulaire politique. De subversifs, les contestataires sont devenus des opposants. Là est le second sens péjoratif du caractérisant “opposant” dans le contexte africain. Dans les années 1990, l’opposant était perçu comme un subversif. Et il fallait le traiter comme tel. Qu’on se rappelle les sorts qu’ont connus les opposants africains et mieux camerounais de cette période.

La situation a-t-elle beaucoup changé ? Pas vraiment ! Un enfant grandit comme il naît. Jusqu’aujourd’hui, le terme “opposition” reflète la subversion dans l’esprit de nombre de caciques de l’ordre régnant. Or, malheureusement, beaucoup de gens de “l’opposition” raisonnent comme leurs vis-à-vis du pouvoir. Ils pensent que comme ils s’opposent à tout-va au régime, le régime s’oppose aussi à eux de la même manière. C’est pourquoi au Cameroun, pour citer ce cas, quand il y a une alliance entre le régime/RDPC et un parti/leader dit de l’opposition, on crie à la trahison, à l’achat de conscience dans les rangs des “opposants”. Dans l’esprit de ces derniers, le régime/RDPC et ce parti/leader, sont tous les deux des opposants l’un de l’autre et, dans ces conditions, il ne devrait avoir aucune alliance/entente entre eux. Cette attitude montre bien que l’opposition politique est perçue chez nous comme un affrontement brutal, voire à mort. Pourtant en réalité, l’identité d’”opposant” devrait être circonstancielle et conjoncturelle : on ne devrait pas s’opposer à tout et à tout moment.

Ailleurs, notamment en Hexagone, notre chère France que nos hommes politiques citent bien souvent comme référence, les partis au pouvoir nouent des ententes avec d’autres bien qu’il y ait une distanciation idéologique parfois très marquée entre les deux bords. Mais cela n’émeut personne. On ne crie pas à la trahison. Éric Besson, un ancien Secrétaire national du Parti socialiste et donc un poids lourd de la Gauche, avait démissionné en 2007 de l’équipe de campagne de Ségolène Royal et du Parti socialiste et avait rallié le Parti de Droite. Il entrera plus tard dans le gouvernement de François Fillon sous le régime de Nicolas Sarkozy.

Il ne vient pas à l’idée des opposants camerounais de soupçonner une telle démarche de quoique ce soit de malsain quand elle a lieu en Occident. D’ailleurs, nombreux s’empressent à la saluer avec force arguments. Mais dès lors qu’on change de contexte et qu’on se retrouve au Cameroun, les mêmes opposants n’y comprennent plus rien. C’est qu’au Cameroun, on doit s’opposer coûte que vaille. Charles Ndongo, Directeur général de la CRTV, nommé par le Chef de l’État et fidèle du régime, ne devrait jamais, selon eux, apprécier les talents du Pr. Achille Mbembe. Puisque le professeur s’oppose aux pratiques in-orthodoxes du pouvoir de Yaoundé, Charles Ndongo doit à tout prix s’opposer aussi à lui en tous points de vue, quitte à ne pas reconnaître que ce penseur camerounais est un brillant universitaire reconnu mondialement. Voilà où nous en sommes arrivés avec l’usage du terme “opposition” dans la vie publique camerounaise.

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Il est urgent de se débarrasser de ce terme générique qui en réalité ne veut rien dire du point de vue idéologique. Le vocable « opposant » est même à la limite réducteur et avilissant. Il réduit l’être humain en une machine. La particularité d’une machine est qu’elle est dépouillée de toute raison, de tout libre-arbitre et de toute intuition. Or, ces facultés sont l’apanage de l’Humain. Elles sont de nature à l’inspirer et à l’orienter dans ses choix et prises de décision. Se définir comme « opposant » revient à dire qu’on s’est déjà réglé une fois pour toute et qu’on devrait exécuter le même geste et exercer la même pensée qui est : « s’opposer » ; quel que soit le cas, il faut s’opposer.

Or, l’être humain ne fonctionne et ne peut jamais fonctionner de cette manière. Sa nature fait de lui un être « divers et ondoyant » dirait Michel de Montaigne. C’est pour cette raison qu’on observe des fluctuations dans les démarches politiques : tantôt on est radical, tantôt on l’est moins, parfois on change même carrément de bord idéologique. Savez-vous que le président Ronald Wilson Reagan, l’une des figures les plus inspirantes du Parti républicain américain, fut un membre du Parti démocrate et qu’il fut même accusé d’être communiste ? Il faut souligner qu’il est l’un des anciens présidents américains à qui Républicains et Démocrates vouent quasiment un culte. C’est lui, alors qu’il fut accusé de pactiser avec le communisme, qui a défait le communisme et de la manière la plus inespérée par les Américains (Ceux-ci redoutaient une guerre), c’est-à-dire sans affrontement direct et meurtrier entre les États-Unis et l’URSS. Donald Trump lui-même a effectué ce type de migration politique et idéologique. C’est un ancien du Parti démocrate.

Scrutez le paysage politique des pays dits « Grandes Démocraties », vous y verrez des va-et-vient de cette amplitude. Mais à aucun moment ceux et celles qui partent ou viennent ne sont taxés de « personnes achetées », de « politiciens corrompus » ou de « marionnettes ou gens sans consistance ». On nous rétorquera à coup sûr que les mentalités sont évoluées sous ces sphères, du fait du développement et de la riche expérience démocratique. Réaction à laquelle il plairait de répondre en disant : réagir de cette façon c’est d’abord faire preuve de méconnaissance de l’histoire des origines et du champ sémantique de la démocratie. Ensuite, c’est confirmer les thèses relatives à la « mentalité prélogique » convoquée par les théories racistes anti-nègres. En d’autres termes, si on se réfère à l’évolution des mentalités en tant que justificatif, cela voudrait dire tout simplement qu’on reconnaît que les Occidentaux sont intrinsèquement supérieurs aux Noirs. Que non, tous les peuples de la terre se valent !

Si on nous a bien lu, jusque-là, on aura noté avec aisance et satisfaction que Charles Ndongo n’a pas eu tort de saluer les prouesses intellectuelles du Pr. Achille Mbembe. Il est même recommandé de cultiver cette sorte d’élévation de l’esprit. Apprendre à reconnaître le mérite de son adversaire. C’est la moindre des choses. Si un apparatchik du régime Biya l’a fait, cela suppose que tout Africain, tout Camerounais en est capable. Il faut juste se débarrasser des réflexes grégaires. Le premier de ces réflexes est la casquette d’opposant. Non seulement le qualifiant « opposant » ne renvoie à rien idéologiquement, l’employer comme une identité est, tel qu’il a été démontré, politiquement et philosophiquement avilissant.

Que nos chers hommes politiques africains recourent à d’autres formes d’identification politique, comme ça se fait ailleurs : La Gauche, la Droite, les Démocrates, les Républicains, les Travaillistes, les Conservateurs, le Likoud, etc. Notre histoire, l’histoire de l’Afrique, peut les inspirer. Jadis nos sociétés avaient des groupes de pression qui aujourd’hui prennent les formes de syndicats ou partis politiques. On les a appelés castes mais on pouvait aussi les nommer Partis politiques. Ainsi se distinguaient les castes/Partis : des forgerons, des chasseurs, des guerriers, des pécheurs, des tisserands, etc. À ne pas oublier les différentes sociétés secrètes qui parfois se livraient de véritables batailles pour le contrôle du village. Les uns et les autres s’activaient pour défendre leurs intérêts et surtout pour avoir une influence à la Cour Royale et ceci par le biais des représentants ou des Notables et Princes acquis à leur cause. En cela, les castes et ces sociétés secrètes jouaient aussi le rôle de Partis politiques.


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