Nous ne sommes pas vos nègres

Ce mensonge, ce prétendu humanisme, la patrie des droits de l’homme en a fait son mythe. Construction imaginaire ayant repris forme humaine au contact d’enfants nés de l’union polygame contractée par Marianne avec la traite négrière et la colonisation. Les racisés le savent mieux que quiconque, le mythe français a des mains et des armes avec lesquelles il blesse et tue impunément. Hier dénommé protectorat, gouverneur, progrès ou civilisation, il s’appelle aujourd’hui BAC, gendarme, îlotier, cowboy à plaque, policier, flic, condé. Ce mensonge qui blesse et tue en toute impunité s’appelle forces de l’ordre. Ce mensonge qui blesse et tue en toute impunité s’appelle état français.

“Je ne sais pas ce qu’ont dans la tête la plupart des blancs de ce pays. Je peux simplement le déduire de l’état de leurs institutions”.                                                                                       

Réécouter James Baldwin et esquisser un sourire. Ironique.                                                     

La police française n’est pas raciste.                                                                                              

Mmes Hidalgo, Royal, Morano, Le Pen, Dati nous l’ont dit. MM. Macron, Castaner, Ciotti nous l’ont répété. La police française n’est pas raciste, bien qu’elle vote RN à plus de 50%. Elle ne saurait l’être car d’après l’un des 8000 policiers membres d’un groupe Facebook [ce sont]“Toujours les mêmes qui bravent tous les interdits dans ce pays. Les gauchisses (sic) puants et immigrés qui ne fera (re-sic) même pas 1/10 du quart de ça chez eux ! Comme Trump ! Il a dit du plomb !”. Lisons la prose de membres de cette institution républicaine et antiraciste échangeant dans un groupe Whatsapp “Ce pays mérite une guerre civile raciale bien sale”. Qu’on se le dise, l’hypothétique procès en racisme de la police est une ignominie, d’ailleurs en 2017 Luc Poignant, délégué du syndicat SGP Police, déclarait que “bamboula, ça reste à peu près convenable”. La police n’est évidemment pas raciste, même si d’après les collègues d’une policière d’origine maghrébine “Bougnoule, bicot, youpin, négro… C’est normal, c’est dans le vocabulaire. Et si on accepte pas, on a pas d’humour.”. L’humour, politesse du désespoir, nous en avons à revendre, ainsi que de la mauvaise humeur, saupoudrée de colère…

La police française, lorsqu’elle ne nous tutoie pas, lorsqu’elle ne nous insulte pas, lorsqu’elle ne nous bat pas, lorsqu’elle ne nous gaze pas, lorsqu’elle ne nous matraque pas, lorsqu’elle ne nous sodomise pas avec un tonfa, lorsqu’elle ne nous asphyxie pas en position ventrale, lorsqu’elle ne nous abat pas d’une balle dans le dos alors qu’à raison nous la fuyons, lorsqu’elle ne nous exécute pas d’une balle dans la tête alors que nous sommes menottés au radiateur d’un commissariat, lorsqu’elle est absoute par la justice après de tels accomplissements elle nous fait rire jaune. L’hypocrisie est le climat immuable de la France, l’anticyclone enveloppant le débat, toujours éludé, du racisme structurel organisant sa société. Elle assombrit les visages de membres éminents de la classe politique, de journalistes et d’éditorialistes, de magistrats, de flics, de pandores, de voisins de palier, de collègues de travail, de commentateurs anonymes d’article en ligne. Tous ceux qui, repoussant d’un revers de main les preuves étalées sous leurs yeux -vidéos de smartphones, reportages télé, articles, témoignages, rapports d’autopsie- soutiennent sans s’étouffer que la société française et sa police, structurellement, ne sont pas racistes.

Que se passe-t-il dans la tête de la plupart des blancs -décideur politique ou simple citoyen- de ce pays? Avant d’évoquer le besoin, l’impératif de justice, légalement et moralement dû aux victimes -racisées ou non- des forces de l’ordre, posons-nous la question de l’origine du manque d’empathie de nos responsables politiques, de nos concitoyens. Provient-il d’un caractère naturellement dur, de l’insensibilité à la souffrance d’autrui propre au psychopathe, ou plus vraisemblablement d’un racisme culturel devenu seconde nature, né de siècles de nègrification de l’africain, de bougnoulisation du maghrébin? Provient-il du mépris de classe cultivé par la femme et l’homme bourgeois éduqués ou par le peu de représentativité des racisés dans les cercles de décision ou ceux où s’élaborent narration et mythe hexagonaux?

Plus de 30000 français de toutes nuances, mais majoritairement foncés, ont bravé l’interdiction du préfet Didier “ Dis donc, il paraît qu’on m’envoie un nazi” Lallement, bravé les risques de la promiscuité en période de déconfinement car depuis quatre ans, notre pays refuse la justice à la famille d’Adama Traoré. Les médias prompts à verser des larmes de crocodile sur la dépouille de George Floyd, à organiser des tables rondes disséquant le racisme américain auxquelles participent des hommes blancs âgés appartenant à l’élite -les cibles usuelles des violences policières- se sont faits les relais des traditionnels “Fermez-la!”, “La France et sa police ne sont pas racistes”, “La France, on l’aime ou on la quitte”.

“Ce qui compte, c’est l’état du pays. […] Ce n’est pas un problème racial. Le tout est de regarder sa vie en face, prendre ses responsabilités et décider de la changer. L’Occident d’où je viens est une maison, et j’en suis l’un des enfants. Je suis simplement le plus méprisé.”

Regarder une intervention de James Baldwin et esquisser un sourire. Figé.  La société française n’est pas celle, immature, américaine où des enfants ignorants, bigots, incultes et racistes ont porté à son faîte un clown triste, inculte, vulgaire, riche et lui aussi raciste. La société française, elle, est plus digne, plus respectueuse de ses citoyens non-blancs. A l’instar de ses dirigeants.                                                                                             

En pleine crise sanitaire, le président de la république a trouvé du temps pour s’enquérir de la santé d’un polémiste raciste attisant la haine à la télé, à la radio, dans les journaux, dans ses livres. En pleine crise sanitaire, le président de la république a eut le temps d’appeler un polémiste raciste et délinquant notoire, puisque condamné définitivement pour incitation à la haine raciale. En pleine crise sanitaire, le président de la république a trouvé le temps de cajoler un polémiste raciste simplement chahuté dans la rue. Hors période de crise sanitaire, ce président de la république n’a pas trouvé une minute pour témoigner sa compassion et son soutien à Assa Traoré. Lançons un os à ronger aux sophistes et racistes officiant dans la sphère médiatique: aurait-il témoigné de la même vulgaire indifférence si Assa Traoré était juive? Il ne s’agit pas d’établir une concurrence victimaire dont nous n’avons que faire, mais simplement de faciliter la visualisation de l’état de putréfaction de notre société. La France moisie, c’est Laurence Ferrari qui invite une actrice islamophobe pour débattre des violences policières parce que cette dernière a naguère, interprété une femme-flic dans une série elle aussi moisie. La France moisie c’est Rokhaya Diallo, seule racisée du plateau, constamment interrompue, verbalement agressée par un barbon blanc, contestant symboliquement sa légitimité à s’exprimer sur un sujet qu’elle maîtrise, ressent infiniment mieux que tous les intervenants présents. 

La gangrène rongeant le corps de notre société ou celui des forces de l’ordre, n’est pas invisible. Elle se donne à voir à intervalles réguliers, prenant la forme de cadavres racisés. Canaris dans la mine néolibérale, nous avons servis d’avertisseurs au prix de nos vies. Les français manifestant contre la loi travail, les zadistes, les gilets jaunes, les français manifestant contre la réforme des retraites ont semblé surpris de la sauvagerie des forces de l’ordre. Cette violence n’était réservée, normalement, qu’aux basanés. Erreur, les coups de la police, dans le cadre d’une criminalisation des contestations des politiques ultralibérales, sont réservés aux gueules cassées de la mondialisation: noirs, maghrébins, prolos blancs pas contents. Voilà, même si vous ne nous aimez pas, même si vous ne voulez pas apprendre à nous connaître, vous dégustez la même bastonnade. Notre intérêt, commun, commande à ce que nous ne relâchions la pression sur le gouvernement. Castaner qui après chaque éborgnement, chaque arrachage de main, chaque crâne fracassé par un tir de LBD, renouvelait son soutien apeuré à la frange violente et raciste de la police, jetant l’opprobre sur les flics -il doit forcément en rester quelques uns- respectueux des lois, ce même Castaner a promis la tolérance zéro pour les policiers soupçonnés de racisme et l’abandon de la technique de l’étranglement lors des interpellations. La blague! Nous sommes loin du compte. Le racisme de la police n’est pas une question de dérives individuelles, mais de culture prévalant au sein de cette administration et de culture au sens large. Il s’agit de mettre en place une réflexion globale visant à la réécriture du mythe national, octroyant par là leur vraie place aux citoyens non blancs mais bien français. Il s’agit d’accorder notre justice aux principes de notre république. Il s’agit d’appliquer la loi républicaine à tous les citoyens, policier ou non. Il s’agit de faire passer la justice là où elle est désespérément attendue. Il s’agit de faire en sorte que la police redevienne républicaine là où elle ressemble à s’y méprendre à un gang de skinheads ou d’identitaires légalement armés et payés par le contribuable. C’est à dire nous.

Assa Traoré, nous sommes avec toi et ta famille, aux côtés de toutes celles endeuillées par une bavure de la police française. A vous tous, sachez que nous ne vous lâcherons pas, pas plus que nous ne relâcherons la pression sur l’état. Nous poursuivrons la lutte, ensemble, jusqu’à ce qu’il cède et, enfin, reconnaisse que nous ne sommes pas ses nègres.

Ahouansou Séyivé

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