Cameroun : « LA COMMUNAUTE DES CAPTIFS » (Par Pr. Achille Mbembe)

L’éminent intellectuel questionne les voies et moyens de libération d’un peuple captif aussi bien de ses bourreaux que de sa propre peur qui le pousse à se défausser sur les autres, à se trouver des bouc-émissaires de  fortune, quand il a fini de faire de ces derniers des messies fantasmatiques auxquels il a benoitement délégué son salut. Là où il lui suffit de se résoudre à se réapproprier vaille que vaille… sa propriété. Suivez le guide qui aurait volontiers continué de se consacrer à son, activité favorite : l’écriture, le travail de l’intellect dont il fait prodigalement don à l’humanité et à son Afrique chérie. Mais qui est obligé de faire le saut dans la sphère de la lutte assumée, pour la libération d’un peuple qui n’a rien fait pour mériter l’enfer dans lequel il se meut, mais qui n’a pas fait suffisamment pour en sortir.

Achille Mbembe

Alors que partout ailleurs il semble évoluer a une vitesse accélérée, le temps s’est littéralement arrêté au Cameroun.

Inventé il n’y a pas longtemps par les Allemands, puis administre pendant près d’une quarantaine d’années par les Français et les Anglais, cette contrée d’une richesse insondable est tombée sous la coupe de tyrans locaux depuis 1958. Depuis à peu près 40 ans, elle est systématiquement mise à sac par un vieux satrape, grabataire qu’entoure une armée de sicaires et de brigands.

Pendant ce temps, le peuple, frappé d’ankylose, se vautre dans la boue et se gave de sa propre bêtise et de sa lâcheté. Tournant le dos a la dignité, il a opté pour le tribalisme. Il attend que quelqu’un vienne le sauver a sa place. Fausse conscience? Calcul intéressé? Bienheureux celui ou celle qui pourra déchiffrer l’énigme et démonter les ressorts de cette monstrueuse abdication.

Comme plusieurs autres,” j’en ai marre” et souhaiterais être loin de tout cela. De cette spirale démoniaque. Très loin de la puanteur. Ecrire mes livres. Apporter ma petite contribution à l’éveil de l’Afrique là où celle-ci est sollicitée. Vivre ma petite vie avant de m’éclipser à mon tour, comme tous ceux et toutes celles qui sont partis avant nous. Le Cameroun a refusé de renouveler mon passeport camerounais. Il cherche à me déchoir de ma nationalité. Mais au lieu de se débarrasser franchement de moi, il ne me lâche pas. Il me suit partout et me colle sur la peau comme une part damnée.

Ce matin encore, comme cela est arrivé un certain nombre de fois dans le passé et comme cela arrive de plus en plus régulièrement, je reçois un autre appel en faveur d’un autre prisonnier détenu sans procès dans les geôles d’un régime sous lequel la prison est devenue une condition. Et chaque citoyen africain un captif potentiel.

Je ne suis ni un militant, ni un activiste. Et je n’ai aucune vocation à en devenir un, ou à faire de la politique un métier. Mon champ d’action, c’est l’écriture et la réflexion. J’ai consacré tout un chapitre de mon dernier livre, BRUTALISME (La communauté des captifs) à tous les prisonniers camerounais qui, depuis quelques années, frappent régulièrement à ma porte, je ne sais pourquoi. Et ils sont très nombreux. De plus en plus nombreux.

Un seul individu ne peut pas s’occuper de toutes ces causes. Elles ne sont pas individuelles. Elles sont politiques. Dans tous les mouvements de résistance, le passage par la prison a toujours été un moment-clé du “cycle initiatique qui mène a la libération. Encore faut-il qu’une communauté se forme et prenne en charge le fait de la captivité comme un élément décisif de la dynamique de libération.

Aux Camerounais et aux Camerounaises de bonne volonté, je voudrais donc poser une seule question. Est-il possible de faire corps et d’initier, ensemble, un vaste mouvement international, dont l’objectif unique serait de braquer toute la lumière du monde sur le sort des captifs de notre peuple?

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