Du Black History Month (1926 aux USA) aux ‘Mémoires & Partages’ (2018 en Hexagone) : La France a peur d’affronter son passé colonial

Le Mois de l’histoire des Noirs (Black History Month en anglais) commémore une fois par an la contribution des Noirs à la construction et au développement des États-Unis. C’est en 1926 que tout commença. La manifestation, prévue au départ pour durer une semaine (Negro History week), avait été initiée par l’historien afro-américain Carter G. Woodson et le pasteur Jesse E. Moorland. Ce sont eux qui choisissent la deuxième semaine de février 1926. Pourquoi la deuxième semaine ? Pour ne pas gêner les anniversaires d’Abraham Lincoln (le 12 février) et de Frederick Douglass (le 14 février), anniversaires que les communautés noires américaines avaient coutume de célébrer depuis la fin du XIXe siècle. Kent State University (dans l’État d’Ohio) accueille en février 1970 la première célébration du Mois de l’histoire des Noirs. 6 ans plus tard, à la faveur du bicentenaire des États-Unis, le Mois de l’histoire des Noirs est officiellement reconnu par le gouvernement américain. Gerarld Ford, son président, invite toute l’Amérique à “saisir l’opportunité d’honorer les réussites trop souvent ignorées des Noirs américains dans tous les domaines à travers notre histoire”. L’exemple des États-Unis sera suivi par le Royaume-Uni en 1987, puis par le Canada en 1995.

En France, il faudra attendre 2018 pour voir l’association ‘Mémoires & Partages’ organiser à Bordeaux le premier Mois de l’histoire des Noirs. Pourquoi les Français ont-ils mis trop de temps à emboîter le pas aux Américains, aux Anglais et aux Canadiens ? Pour certains, la France a du mal à regarder en face son passé colonial. C’est le cas de l’historienne française Christelle Taraud qui explique que l’État français a choisi la glorification de la colonisation, le déni des crimes et massacres, le récit officiel selon lequel la France s’est libérée toute seule de l’occupation nazie entre 1940 et 1944. Or, poursuit-elle, “des tirailleurs sénégalais et algériens, des goumiers marocains, des soldats indochinois, malgaches, antillais, avaient été au cœur de la libération de la France”. L’on sait aussi que la 2e Division Blindée du général Philippe Leclerc commença en Afrique, que Brazzaville fut la capitale de la France libre et que le gouverneur guyanais Félix Éboué fut parmi les premiers à se rallier à Charles De gaulle qui avait appelé à la résistance. Enfin, il est de notoriété publique qu’Africains et Antillais participèrent à la construction des “Trente Glorieuses”. Créée par Jean Fourastier, cette expression désigne “une période exceptionnelle de croissance qui profite à quasiment tous les pays industrialisés, durant une trentaine d’années, de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au premier choc pétrolier, soit de 1945 à 1973” (cf. ‘Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible’, Fayard, Paris, 1979). Hégésippe Jean Légitimus, élu député de la Guadeloupe en 1898 à 28 ans, le boxeur sénégalais Battling Siki, qui devint champion du monde en battant Georges Carpentier en 1922, le Guyanais Gaston Monnerville, qui dirigea le Sénat français de 1958 à 1968, le chanteur guyanais à succès Henri Salvador, le grand poète martiniquais Aimé Césaire, le joueur de tennis camerounais Yannick Noah qui remporta le tournoi de Roland-Garros de 1983 à l’âge de 23 ans, le Guadeloupéen LilianThuram dont les deux seuls buts permirent aux Bleus d’être sacrés vainqueurs de la Coupe du monde le 8 juillet 1998, Rama Yade ou la députée guyanaise ChristianeTaubira qui porta le projet de loi légalisant le mariage gay en 2013 font partie de ces Africains et Antillais qui jouèrent un rôle majeur en France. Ce n’est ni en gardant le silence sur ces hommes et femmes, ni en diabolisant la repentance, ni en refusant d’assumer un pan peu glorieux de son histoire, ni en faisant l’apologie de la colonisation qui ne fut pas civilisation mais“barbarie et chosification [parce qu’elle] arracha des millions d’Africains à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse” (Aimé Césaire, ‘Discours sur le colonialisme’, Paris, Présence Africaine, 1950) que la France aura des relations apaisées avec les descendants des colonisés.

Emmanuel Macron, en qualifiant en 2017 la colonisation de crime contre l’humanité et en confiant, le 24 juillet 2020, à l’historien Benjamin Stora une mission sur la mémoire de la colonisation et la guerre d’Algérie, voulait-il signifier qu’il en avait pris conscience ?  Ma réponse est “non” car, à regarder les choses de près, on s’aperçoit tout de suite que rien ne distingue la politique africaine de Macron de celle de ses prédécesseurs et que tous les présidents de la Ve République ont en commun les tares suivantes : maintien des bases militaires françaises en Afrique, éloge du franc CFA, vol des matières premières, soutien aux dirigeants incompétents et autoritaires qui servent les intérêts de la France, renversement ou assassinat des présidents africains qui refusent de se soumettre à l’ancienne puissance colonisatrice, immixtion dans les affaires internes des pays africains, etc.

Bref, l’histoire et l’apport des Noirs au progrès et au rayonnement de la France sont volontairement occultés parce que, dans le subconscient des Francais, les Afro-Antillais restent “des Français entièrement à part et non des Français à part entière” selon la belle formule d’Aimé Césaire, parce que la France a “décolonisé sans s’auto-décoloniser (Achille Mbembe), parce qu’elle “a écrit son histoire de façon monochrome” (Pascal Blanchard dans ‘Noirs de France’, le documentaire réalisé en 2012 avec Juan Gélas).

Ce n’est pas tenir un discours victimaire que d’affirmer que, même si “aucune institution, aucun organisme, aucune loi [ne] prône la ségrégation raciale, quand les Africains arrivent en France, la République les met dans des départements, des quartiers où ils se regroupent, nous n’agissons pas bien avec eux” (Kofi Yamgnane dans ‘Le Point’ du 13 juin 2020). À notre avis, la France peut encore rectifier le tir, c’est-à-dire faire en sorte que les Français d’origine africaine et antillaise ne soient plus perçus et traités comme des citoyens de seconde zone. Comme le résume bien l’universitaire Séverine Labat, “faute de donner une place à ces nouveaux Français dans notre récit national, la situation ne peut que perdurer et alimenter violences urbaines et tensions communautaires”. Il est vrai que les Noirs continuent d’être victimes du racisme au Canada et aux États-Unis, comme on l’a vu le 25 mai 2020 avec l’assassinat de l’Afro-Américain George Floyd par le policier blanc Derek Chauvin. N’empêche que célébrer l’histoire et la contribution des Noirs en février a conduit toute la société vers plus de reconnaissance de l’apport des Afro-Antillais dans l’Histoire de ces deux pays et vers plus de considération à leur égard. Autant dire qu’il ne suffit pas d’appeler à tourner la page car, avant de le faire, il faut prendre le temps de bien étudier cette page et d’en célébrer les héros jusque-là oubliés.

Jean-Claude DJEREKE

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