Le cardinal Christian W. Tumi : il lutta pour la vérité et la justice (Par Jean-Claude DJEREKE)

Christian Tumi, 90 ans, s’en est allé, le 3 avril 2021. D’aucuns diraient qu’il n’y a pas plus belle mort que la sienne survenue un samedi saint. Pour ma part, je pensais qu’il mourrait centenaire comme sa mère. Le kidnapping, dont il fut l’objet le 5 novembre 2020, a-t-il porté un coup à sa santé, puis précipité son décès ? Difficile à savoir. La seule certitude, et les Camerounais sont d’accord là-dessus, c’est que le premier cardinal camerounais était un homme respecté, écouté et aimé par la grande majorité des Camerounais, surtout par le petit peuple de New Bell, de Mvog-Ada ou de la Briqueterie. Sa parole était fort attendue par ces défavorisés parce qu’elle était sans équivoque, parce qu’elle redonnait courage et espoir, parce qu’elle disait ce que plusieurs évêques francophones n’osaient pas évoquer. Alors que le prophète est presque toujours rejeté par les siens, lui était prophète dans son pays car ses interventions ne laissaient personne indifférent. Même Paul Biya, qui le craignait et qui pensait qu’il roulait pour le Social democratic front (SDF) de Ni John Fru Ndi, ne pouvait pas ne pas prêter une oreille attentive à ses déclarations et conseils. En 2009, justement, il conseilla au président camerounais de ne pas être candidat en 2011 et de se contenter de réviser la Constitution pour la paix dans le pays (cf. “Jeune Afrique” du 9 mars 2009). Mais Tumi n’était pas seulement contre les mandats sans fin à la tête du pays. Lui étaient aussi insupportables les injustices et les atteintes aux droits humains. Ainsi, il condamna la répression des émeutes de février 2008, laquelle réprssion avait coûté la vie à une centaine de personnes qui protestaient contre la cherté de la vie. Ceux qui étaient à Garoua dans les années 1980 peuvent témoigner que, à cette époque déjà, il s’était opposé à l’islamisation forcée dans le Nord-Cameroun car, pour lui, “les conversions doivent se faire librement”. Certains imams et lamibé (chefs) de la région lui gardèrent rancune.

Bref, l’ancien évêque de Garoua n’était pas homme à s’enfermer ou à se laisser enfermer dans la sacristie, se limitant à prier pour les âmes et incapable d’interpeller ceux qui affament, mutilent ou torturent les corps. Ce prélat, qui avait étudié la théologie à Lyon (France) et la philosophie à Fribourg (Suisse), était en mesure “d’inquiéter qui que ce soit en quoi que ce soit” (Pierre Bourdieu, ‘Contre-feux’). Évidemment, ses prises de parole dérangeaient mais elles dérangeaient qui ? Ceux qui avaient des choses à se reprocher, ceux qui avaient, sur leur conscience, la mort de Mgr Jean-Marie Benoît Balla, de Mgr Yves Plumey, de Mgr Jean Kounou, des abbés Materne Bikoa, Joseph Yamb et Joseph Mbassi, du Père Engelbert Mveng, des religieuses de Djoum (Germaine Marie Husband et Marie Léonne Bordy) et d’autres ecclésiastiques. Ceux dont il troublait la conscience avaient essayé de l’intimider, de le faire taire ou de le salir. Il arriva même qu’ils lui attribuent des interviews qu’il n’avait jamais accordées. Tumi est revenu sur tous ces faits dans ‘Les Deux régimes politiques d’Ahmadou Ahidjo, de Paul Biya et Christian Tumi, prêtre’, livre publié en 2006. Hors du Cameroun, il n’hésitait pas à se prononcer sur tel ou tel événement. Ainsi, le 30 janvier 2012, quand Christophe Boisbouvier de RFI lui demanda ce qu’il pensait du rôle joué par la France en Côte d’Ivoire en 2011, il donna cette réponse :“Je ne suis pas d’accord avec ce que la France et l’ONU ont fait dans ce pays. J’ai posé une question à un évêque là-bas : qui a gagné les élections chez vous ? et il m’a dit sans hésitation que c’est Gbagbo… Il fallait que l’ONU laisse les Ivoiriens résoudre leurs problèmes. Quand l’extérieur intervient, il aggrave les choses en donnant des armes.”

Sauf erreur de ma part, Mgr Tumi fut le seul cardinal et évêque africain à avoir élevé une vive protestation contre ce énième crime contre l’humanité de la France en Afrique. Les autres prélats se turent, s’abritant derrière “le faux apolitisme des mains pures” (cf. François Varillon, ‘Joie de croire, joie de vivre’, Paris, Bayard Éditions, 1981) qui est une vraie lâcheté masquant mal leur peur de se voir refuser le visa français. L’acquittement définitif de L. Gbagbo, qu’attendait Mgr Tumi, a dû lui procurer une joie énorme.

Le cardinal camerounais ne faisait pas pour autant de la politique politicienne car on peut prendre parti pour la vérité et la justice, prendre le parti des faibles et des pauvres, sans militer forcément dans un parti politique. Je résume ici une idée de Lionel Jospin s’adressant le 2 février 2000 aux autorités de l’Université catholique de Louvain qui venaient de lui attribuer le doctorat honoris causa. Tumi n’était membre d’aucune formation politique ni n’avait l’intention de diriger le Cameroun comme Mgr Makarios III qui fut président de Chypre (1960-1977). Il estimait toutefois que, comme citoyen, il était de son devoir de faire connaître son point de vue sur la marche du pays car, pour lui, avant de servir Dieu, on est citoyen et, à ce titre, on a le droit de donner son avis sur la politique et la gestion des affaires publiques. C’est ce que pensait aussi Mgr Bernard Yago, le premier cardinal ivoirien, que Tumi estimait et admirait selon une confidence qu’il me fit en 1999 dans les locaux du journal catholique ‘L’Effort camerounais’ dont il était le directeur de publication et dans lequel j’animais une rubrique.

Certains Camerounais regrettent la gouvernance d’Ahidjo. Pour eux, le pays a beaucoup régressé et perdu de son prestige sous Paul Biya. Mais Ahidjo, responsable avec le gouvernement français de l’assassinat des Um Nyobè, Ernest Ouandié, Osende Afana et d’autres nationalistes camerounais, était-il vraiment meilleur que son successeur ? Voici la réponse du cardinal Tumi : “Sous Ahidjo, il y avait la censure. Avec Biya, il y a davantage de liberté d’expression et religieuse. Mais c’était plus facile de rencontrer Ahidjo et de lui faire part de ce qui se disait dans le pays et de ce que je pensais. Avec Biya, le tête-à-tête est rare. Si je parle en public, c’est que je n’ai pas d’autres moyens. En matière de démocratie, nous avons avancé, mais personne n’est satisfait de la manière dont les élections sont organisées. Au Cameroun, la liberté d’expression n’est qu’apparente. Si un frère entreprend quelque chose contre le régime, toute sa famille en souffre.” (homélie du 1er janvier 2009)

Le cardinal Tumi n’avait pas peur de parler quand il s’agissait de défendre la vérité et la justice. Mais, chez lui, se battre contre la confiscation du pouvoir, l’oppression, l’impunité, la corruption, le détournement des fonds publics et le tribalisme ne signifiait nullement pactiser avec la violence. Bien qu’ayant vu le jour en 1930 près de Kumbo et bien que favorable au fédéralisme qui selon lui pourrait mettre fin à une partie des frustrations du Cameroun anglophone, il refusait d’emboucher la trompette des va-t-en-guerre, ce qui lui attira le courroux de certains sécessionnistes qui assimilaient à une trahison ses appels à la modération et au dialogue.

Tumi, que personne ne pouvait influencer, fit-il montre d’une obéissance aveugle dans l’Église ? Approuvait-il toutes les lois et pratiques de cette dernière ? Non ! Par exemple, en parlant des Églises de Réveil, il admettait que “nos fidèles ont à apprendre de leur dynamisme [car] ces Églises proposent des solutions que nous n’offrons pas toujours”. Il considérait que le célibat des prêtres de l’Église catholique romaine n’était pas une loi de Dieu mais une loi humaine et que le sacrement du mariage et le sacrement de l’ordre n’étaient pas incompatibles (cf. l’émission ‘La vérité en Face’ du 29 décembre 2019 sur la chaîne de télévision “Équinoxe”). Avant lui, le numéro 2 du Vatican, le cardinal italien Pietro Parolin, avait mis les pieds dans le plat en 2013 en affirmant que le célibat n’est pas un dogme et qu’on peut “en discuter car c’est une tradition ecclésiastique” (cf. ‘Le Parisien’ du 11 septembre 2013). Tumi était ainsi loin de faire chorus avec ceux qui veulent absolutiser le vœu de chasteté comme si c’était la chose la plus importante dans la vie chrétienne. Enfin, l’ancien archevêque de Douala ne voyait pas d’un bon œil les prêtres et religieux ayant un pied dans l’Église et l’autre pied dans la Franc-Maçonnerie ou la Rose-Croix. En juillet 1996, nous étions 3 candidats à l’ordination diaconale à la cathédrale Saints Pierre et Paul de Douala. Peu avant la cérémonie, le cardinal Tumi nous reçut dans son bureau. D’emblée, il nous fit remarquer que nous avions encore la possibilité de faire machine arrière. Quand nous lui demandâmes pourquoi il disait cela, il répondit en ces termes : “Parce que plusieurs fidèles catholiques m’ont dit qu’un jésuite français, participant à Yaoundé à une émission sur le chrétien et les sociétés secrètes, avait donné l’impression qu’on pouvait faire les deux, parce qu’un de mes prêtres, avant sa mort, m’a avoué avoir appartenu à la Rose-Croix.” Il ajouta qu’on ne pouvait être en même temps chrétien et franc-maçon ou rosicrucien. Plus tard, j’appris que le jésuite en question, pour avoir retiré un crucifix d’une salle de classe de l’université catholique d’Afrique centrale, fut expulsé du Cameroun par le cardinal Tumi, chancelier de cette université. À Abidjan, où il avait atterri, le P. Denis Maugenest avait coutume d’utiliser le pupitre de la chapelle de l’INADES pour insulter et diaboliser Laurent Gbagbo et les patriotes ivoiriens dont l’unique crime était d’aimer et de défendre leur pays. En guise de récompense, il aurait reçu beaucoup d’argent des francs-maçons et du gouvernement français, ce qui lui aurait permis de construire en un temps record les bâtiments du CERAP. Ce néocolonialiste arrogant et haineux, un évêque sérieux et souverainiste aurait vite mis fin à sa “mission” dans notre pays.

Comme on peut le remarquer, le cardinal C. Wiyghan (ce nom signifie “celui qui est de passage sur terre”) a eu un passage riche et fécond ici-bas. Cet ancien pensionnaire du grand séminaire d’Enugu (Nigéria) abhorrait le silence des prêtres et évêques devant le mal, que celui-ci s’appelle injustices sociales, volonté d’un pays de contrôler un autre pays pour voler ses richesses, concussion, manipulation de la Constitution pour s’éterniser au pouvoir ou bâillonnement du peuple. C’est qu’il avait réussi à “unir le goût de Dieu et la nécessaire présence au monde” et que, pour lui, “Dieu n’est pas ailleurs que dans nos décisions et non pas dans Saturne ou les étoiles, Dieu est à l’intérieur de notre liberté, car c’est la liberté qui est le fond de notre humanité et vivre l’Évangile, c’est le rejoindre là où il est, c’est-à-dire dans la liberté créatrice et transformante des hommes, dans les décisions que nous prenons, petites ou grandes, y compris celles qui sont marquées du sceau politique” (Henri Madelin, “Politique et foi chez le Père François Varillon” dans ‘La Croix’ du 16 avril 2011).

La voix d’un grand homme s’est définitivement tue. Un prophète a quitté ce monde où certains bergers, pour des raisons obscures, ont peur de parler à temps et à contretemps.

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