Cameroun/Commandement traditionnel : quand les qualités laissent place aux « critères » (Roland Tsapi)

Les testaments des gardiens de la tradition ne valent plus grand-chose, l’administration ayant pris la place des notables dans la désignation des successeurs.  

Le lamida de Garoua a été pourvu en nouveau lamido le 10 mai 2021, suite au décès d’Alim Ayatou le 4 avril 2021, après 21 ans de règne. Ibrahima Al Rachidini a été désigné à l’issue d’un vote public, organisé et supervisé par le préfet du département de la Bénoué Oumarou Haman Wabe. Ce mode de désignation d’un chef traditionnel, a une fois de plus provoqué l’indignation de l’opinion, qui se demande ce que fait l’administration dans une affaire de succession dans la chefferie. En somme, la question de la sacralisation des chefferies traditionnelles et des chefs est remise sur la table, l’élection comme mode de désignation à cette fonction étant considérée comme le moyen par excellence de la vulgariser, car par ce moyen il est désormais accessible à tous. Et les pratiques aidant, on en arrive à retrouver à la tête des chefferies des personnes qui n’en ont pas les qualités, mais qui ont des critères, édictées par l’administration. Depuis longtemps, les qualités d’un bon chef ont été substituées aux critères d’un chef bon, reste à savoir pour qui.

Le lamidat de Rey Bouba,

Loi

En effet, le préfet de la Bénoué n’a fait que suivre la loi. Le décret 77/245 du 15 juillet 1977 portant organisation des Chefferies Traditionnelles, indique le mode de désignation des chefs traditionnels : « article 8 : Les Chefs Traditionnels sont, en principe, choisis au sein des familles appelées à exercer coutumièrement le Commandement Traditionnel. Les candidats doivent remplir les conditions d’aptitude physique et morale requises, et savoir autant que possible, lire et écrire. Article 9 : La vacance d’une Chefferie Traditionnelle intervient par suite de décès, de destitution, de démission ou d’incapacité physique ou mentale permanente du titulaire, dûment constatée par un médecin public requis à cet effet. Article 10 : En cas de vacance d’une Chefferie, l’Autorité Administrative procède sans délai aux consultations nécessaires, en vue de la désignation d’un nouveau Chef. Article 11 : les notabilités coutumières compétentes, sont obligatoirement consultées pour la désignation d’un Chef. Article 12 : Les consultations prévues aux Articles 10 et 11 qui précèdent ont lieu au cours d’une réunion présidée par le Préfet pour les Chefferies de 1er et 2ème degré, et par le Sous-Préfet pour les Chefferies de 3e degré. Le déroulement des consultations est consigné sur un procès-verbal signé du Président de la Réunion. »

Assimilation

Depuis 44 ans donc, la substance, le caractère sacré des chefferies traditionnelles ont été sucrés par cette loi, qui a fait des gardiens des traditions des auxiliaires de l’administration, foulant au pied le sacro-saint principe de la succession dynastique qui consacrait tout le mythe et le prestige de ces institutions. Cette loi était ainsi le prolongement ou la concrétisation d’une politique destructrice des chefferies traditionnelles entamée par l’administration coloniale. Dans une étude intitulée Dynamique politique des Etats traditionnels sous l’Indirect Rule : du pouvoir à l’autorité: étude de cas du Lamidat de Rey-Bouba, publiée dans la revue Senri Ethnological Studies volume 15 du 25 août 1984, Yoshihito Shimada explique que l’administration coloniale redoutait les lamidats en tant qu’organisation, et se méfiait de l’indirect rule : « ce qui faisait l’objet de l’Indirect Rule n’est pas les Foulbe en tant que groupe ethnique; ce sont les Lamidats en tant qu’institution étatique, c’est-à-dire, organisation sociale d’un gouvernement centralisé, donc, servant d’organes d’administration coloniale et aisément disponibles par leurs chefs, Lamibe. Cela pourrait signifier que les Lamidats pouvaient connaître un certain développement sous l’Indirect Rule, mais ce n’en est qu’un aspect; l’autre aspect est la domination directe, totale et, parfois, violente que les gouvernements coloniaux établissaient sur les Lamidat. Les Lamibe qui n’étaient pas fidèles à l’administration coloniale subissaient le sort de déposition ou d’exécution. Au Cameroun, deux rois tragiques sont très connus par leurs personnalités impressionnantes, Douala Manga Bell et le Sultan Njoya du Royaume Bamoun, le premier exécuté par les Allemands et le second exilé par les Français. » L’auteur explique que cette politique n’a été adoptée que pour des raisons d’asservissement, car les premiers colons à côtoyer les chefferies traditionnelles avaient plutôt été impressionnés par leur organisation, qui garantissait une prospérité certaine. A l’instar du  Lieutenant-Colonel Ferrandi qui, parti du Tchad sous administration directe française, pénétra dans le Nord-Cameroun pour attaquer les Allemands, lorsque la première guerre mondiale éclata. Il reprend les extraits du journal de Ferrandi :”Je me demande, dans ces conditions, s’il est sage de critiquer l’administration des lamidos qui, sous la tutelle allemande, ont pu obtenir cette abondance de produits alimentaires et le bien-etre à bas prix. Dans l’immense territoire peul au Cameroun de Fellata (Foulbe) et oti l’occupation allemande a laissé subsister les commandements indigènes, nous trouvons cette même prospérité. Qu’on ne vienne donc pas nous vanter les bienfaits de l’administration directe européenne…Donc, l’exemple de la prospérité du Diamare doit nous faire comprendre que partout où elle est possible, l’administration indirecte peut et doit se suffire a elle-même. » L’étude cite également le lieutenant Mizon, qui après avoir séjourné pendant un an à Yola et Mouri, donna ce conseil à l’autorité française : « Renonçons à la méthode qui consiste à construire aux quatre coins de nos possessions des hameaux en paille, que l’on décore du nom de postes et que l’on inscrit sur les cartes en grosses lettres soulignant le signe cartographique qui indique une grande ville fortifiée. …. Ne faisons pas à travers nos nouvelles possessions des raids,… Respectons les lois, les coutumes et la religion des peuples placés sous notre tutelle,… »

Ekoko Mukete chef des Bafaw à Kumba, intonisé par son père sans l’administration

Ces conseils ont été soigneusement mis de côté, au profit d’une politique insidieuse d’assimilation, actée plus tard par une loi qui a enlevé à la chefferie traditionnelle toute sa substance, ne laissant sur place qu’une coquille vide gardée par un auxiliaire que le sous-préfet ou le préfet convoque à souhait. A raison d’ailleurs, puisque la loi le lui autorise, et surtout que les concernés eux-mêmes ne s’en plaignent pas. Ils sont nombreux à l’Assemblée nationale, au sénat, et aujourd’hui dans les conseils régionaux, mais il ne leur est pas encore arrivé à l’idée de demander la révision de cette loi de 1977.  Certaines chefferies traditionnelles résistent encore à ce mode de désignation désacralisant, comme l’on a constaté en mars 2020 à Kumba, où le défunt Fon Mukete avait de son vivant désigné son successeur sans que l’administration soit mêlée. Mais pour combien de temps encore ?

Roland TSAPI

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