Cameroun : Ces plantations qui sèment le malheur dans le Sud

Installées en 2011 sur un important domaine forestier pour la culture de l’Hévéa, la société Sud Cameroun Hévéa a procédé à des expropriations forcées pour s’implanter. L’activité de cette filiale de la singapourienne  Halcyon Agri Corporation Limited fait planer le risque des variations climatiques en filigrane de la souffrance imposé à plus d’une trentaine de groupes humains dans le Sud

« Ils ont planté partout »

Voilà bientôt 7 ans que la vie de certaines populations du Sud Cameroun a basculé. En effet, plusieurs centaines des natifs des villages Bitye, Edjom, Nyabibete se sont vus obligés de quitter leurs habitations pour des villages voisins, voire la rue. Elles ont dû laisser derrière elles la forêt où elles logeaient une partie de l’année ; les camps forestiers  étaient  leurs principaux  points de chute lorsqu’ils chassaient, pêchaient (…) C’était avant l’octroi de 75 000 hectares de forêt dans cette sphère à la société Sud Cameroun-Hévéa, SA (« Sudcam ») qui, entre 2011 et 2018, a rasé près de 105 km2 de pans entiers de forêt dense tropicale pour donner place à sa plantation de caoutchouc. Outre le fait que cette activité est préjudiciable pour le climat, ce groupe détenu à 80 % par la Société de Développement du Caoutchouc Camerounais, SA (SDCC), propriété du fabricant singapourien de caoutchouc Halcyon Agri Corporation Limited (Halcyon Agri) depuis 2016, s’est implanté sur les terres coutumières des peuples autochtones baka. « Ils ont planté [des hévéas] partout où nous allions ramasser des graines de mangue de brousses», explique un membre de la communauté de Bitye. Et les zones dans lesquelles les arbres n’ont pas été abattus font l’objet de restrictions: « L’accès à la forêt et l’utilisation que l’on peut en faire ne sont plus comme avant. On peut y aller mais on n’y trouve plus les mêmes choses. Même la chasse est devenue difficile. On peut tomber sur un garde qui risque de nous arrêter », nous a confié un habitant d’Edjom. Plus de 30 communautés sont plongées dans le désarroi de l’arrivé de cette entreprise.

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« Promesse »

Greenpeace Afrique a observé cette situation de près. Le rapport publié par l’organisation le 25 novembre révèle que  des camps sont détruits, des lieux sacrés et cimetières transformés en zones restreintes, et des communautés qui ont perdu leurs moyens de subsistance. « Les populations indigènes ne sont pas faibles.  Elles ont été affaiblies par une entreprise irresponsable, avec l’appui des élites locales qui en sont actionnaires », a déclaré le Dr. Che Thöner, responsable de la campagne Forêt chez Greenpeace Afrique. Ce rapport précise qu’à ce stade, « ni le gouvernement camerounais, ni la société Sudcam n’ont indemnisé de manière juste et équitable les Baka de Bitye et d’Edjom pour les terres et les ressources dont ils ont été expropriés ou privés sans leur consentement au profit de la concession de Sudcam. D’après les Baka de Bitye, seuls deux des membres de leur communauté ont été indemnisés. Un des deux bénéficiaires dit n’avoir reçu que 800 000 francs CFA (soit 1 200 €) de la part de Sudcam en guise de compensation pour la perte de cacaoyers sur une parcelle d’un peu moins d’un hectare alors qu’une plantation de cacaoyers d’une surface comparable est en mesure de générer des bénéfices de plus de 15 000 € pendant la durée de son cycle de vie. » Peut-on lire. Le bal des promesse était pourtant éloquent pour rassurer les population quant à l’opportunité de ce chantier. Selon des avis compétents les Baka n’ont tiré que très peu de bénéfices, voire aucun, de la plantation qui a détruit leur forêt et les a dépossédés de leurs terres ;  presqu’aucun membre de la communauté n’a été embauché par Sudcam.

Et pourtant….

« En effet, reconnaitre les droits des populations de la forêt est la meilleure solution pour préserver la forêt et contrer les changements climatiques de même que les menaces de disparition de certaines espèces », a indiqué Dr. Che Thöner. A ce titre elle estime qu’« Halcyon Agri et sa filiale Sudcam doivent dédommager les populations Baka, rendre les forêts qui n’ont pas encore été détruites et respecter les droits coutumiers des populations indigènes tel que prévu par la Loi camerounaise. Ils doivent également rendre publique l’identité de 20% de leurs actionnaires. Les Camerounais ont le droit de savoir qui bénéficie de la destruction de leur forêt et de cette violation des droits de l’Homme ».

Cela va d’ailleurs en droite ligne de la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. L’article 20 de cet acte dispose que « Les peuples autochtones ont le droit de conserver et de développer leurs systèmes ou institutions politiques, économiques et sociaux, de disposer en toute sécurité de leurs propres moyens de subsistance et de développement et de se livrer librement à toutes leurs activités économiques, traditionnelles et autres. ». Cette expropriation a été rendue possible grâce à un contexte de discrimination et de marginalisation structurelle des peuples autochtones ainsi qu’à un manque de reconnaissance des terres coutumières et des droits d’utilisation des sols au Cameroun. Les Baka étant expulsés de leurs terres traditionnelles, interdits d’accès à leurs forêts et forcés de recourir à l’agriculture sur des terres voisines situées autour des villages Bantous pour gagner leur vie, la pression sur les ressources terrestres restantes se fait de plus en plus forte. Une situation dont les Baka sortent une nouvelle fois perdants puisque l’agriculture n’étant pas leur moyen de substance traditionnel, ils ne disposent pas de suffisamment de terres agricoles. Par ailleurs, l’allocation de ces dernières relève le plus souvent de la discrétion des chefs Bantous qui considèrent que ces terres appartiennent à leur peuple. Si Halcyon Agri a annoncé réserver 25 000 hectares de terres pour les communautés locales, le mystère demeure sur les contours de cette annonce.

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